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À un Rédacteur de La Vie Naturelle,


Ixelles (Belgique), 6 février 1897

Mon cher camarade,

En toute chose il faut agir conformément à son instinct quand on est encore dans la période de l'instinct, à son raisonnement quand on a réfléchi sur les problèmes sociaux. Vous croyez devoir simplifier votre vie : c'est bien. Essayez de le faire dans la mesure du possible, et pour ma part j'ai souvent passé la nuit dans les forêts et sur les plages ; souvent je me suis contenté de pain et d'eau, et, si la morale officielle me faisait craindre la prison, je ne serais nullement effrayé, en principe, de vivre en complète nudité. C'est à vous de savoir jusqu'où il vous convient d'aller dans cette voie. Mais, d'autre part, il pourra convenir à la majorité d'entre nous de développer indéfiniment la puissance de l'homme par les machines, et d'augmenter ainsi en proportion toujours croissante les ressources que possède l'humanité.

Quoique vous fassiez appel au cadastre, il s'en faut de beaucoup qu'un hectare ou un hectare et demi suffise à l'homme primitif, chasseur, éleveur de bétail, ou même agriculteur : cette petite étendue de terrain ne suffit qu'à la condition d'être complétée par le machinisme, charrue, herse, moissonneuse, batteuse, locomotive pour le transport, navire en cas de disette locale, etc., etc. Faudrait-il nous priver de ces engins et revenir aux incertitudes d'autrefois, alors que cent mille hectares d'où le gibier s'était enfui, ne suffisaient pas à une seule famille de Peau-Rouges ? Je n'ajoute qu'un mot : vous me parlez d' « anarchistes quelque peu désabusés ». Je dois vous dire, cher camarade, que je ne comprends pas cette situation d'esprit. L'anarchiste ne peut, à aucun prix, et dans aucune circonstance, croire à la vertu de l'autorité ou à l'utilité de l'injustice ; il ne peut échapper à la logique de ses idées, quelles que soient d'ailleurs leurs chances immédiates de réalisation, suivant l'ancienne parole : « Rien ne peut prévaloir contre la vérité ».

Très cordialement à vous,

Élisée Reclus
lettre publiée dans le numéro de décembre 1911.


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