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Les Bandits Tragiques

Il semble qu’il soit bien tard pour en parler encore ; néanmoins, le sujet reste d’actualité, puisqu’il s’agit de faits et de discussions qui, s’étant renouvelés dans le passé, se répéteront, hélas, dans l’avenir aussi, et cela, tant que n’en auront pas disparu les causes déterminantes.

Quelques individus ont volé et, pour pouvoir voler, ont tué ; ils ont tué au hasard, sans discernement, quiconque se dressait entre eux et l’argent convoité, tué des gens qui leur étaient inconnus, des prolétaires, victimes comme eux et plus qu’eux de la mauvaise organisation sociale.

Au fond, rien que de très vulgaire : ce sont là les fruits acerbes mûris normalement sur l’arbre du privilège. Quand toute la vie sociale est entachée de fraude et de violence et que celui qui naît pauvre est condamné à toutes sortes de souffrances et d’humiliations, quand l’argent est chose indispensable à la satisfaction de nos besoins et au respect de notre personnalité et quand pour tant de gens il est impossible de s’en procurer par un travail honnête et digne, il n’y a vraiment pas lieu de s’étonner si de temps à autre surgissent quelques malheureux qui, las du joug et s’inspirant de la morale bourgeoise, ne pouvant s’approprier le travail d’autrui sous la protection des gendarmes, volent illégalement à la barbe de ceux-ci. Comme ils ne peuvent, pour voler, organiser des expéditions guerrières ou vendre des poisons en guise de produits alimentaires, ils assassinent directement à coups de revolver ou de poignard.

Mais ces « bandits » se disaient anarchistes et cela donna une importance et un sens symbolique à des exploits qui étaient loin d’en avoir par eux-mêmes.

Et la bourgeoisie met à profit l’impression produite par de tels faits sur le public, pour dénigrer l’anarchisme et consolider son propre pouvoir. La police, qui souvent est l’instigatrice secrète de ces exploits, s’en sert pour grandir son importance, satisfaire ses instincts de persécution et de meurtre et récupérer le prix du sang versé, en espèces sonnantes et en avancement. D’autre part, nombre de nos camarades se sont crus obligés, puisqu’on parlait d’anarchie, de ne pas renier qui se disait anarchiste ; beaucoup, fascinés par le pittoresque de l’aventure, admirant le courage des protagonistes, n’y ont plus rien vu qu’un acte de rébellion à la loi, oubliant d’en examiner le pourquoi et le comment.

Or, il me semble que pour régler notre conduite, comme pour conseiller celle d’autrui, il importe d’examiner les choses avec calme, de les juger d’après nos aspirations et de ne pas accorder aux impressions esthétiques plus de valeur qu’elles n’en ont en réalité.

Certes, ces hommes étaient courageux ; et le courage (qui n’est peut-être autre chose qu’une forme de bonne santé physique) est sans contredit une belle et bonne qualité ; mais elle peut être mise au service du mal comme à celui du bien. On a vu des hommes très courageux parmi les martyrs de la liberté et il y en eut aussi parmi les plus odieux tyrans ; il s’en trouve dans les révolutionnaires, comme on en rencontre dans les camorristes, les soldats et les policiers. D’habitude, et l’on n’a pas tort, on qualifie de héros ceux qui risquent leur vie pour le bien et l’on traite de violents ou, dans les cas les plus graves, de brutes insensibles et sanguinaires ceux qui emploient leur courage à faire du mal.

Je ne nierai pas le pittoresque de ces épisodes et même, dans un certain sens, leur beauté esthétique. Mais que les poètes admirateurs du « beau geste » se donnent la peine de réfléchir quelque peu.


Une automobile, lancée à toute vitesse, montée par des hommes armés de brownings qui répandent la terreur et la mort sur leur parcours, est chose plus moderne, certes, mais pas plus pittoresque que le brigand en chapeau à plumes et armé d’un tromblon qui assaille et dévalise une caravane de voyageurs ou que le baron féodal, vêtu de fer et campé sur une monture bardée de même, exigeant la taille du vilain ; - et cela ne vaut pas mieux. Si le gouvernement italien n’avait pas eu que des généraux d’opérette et des chefs ignorants et voleurs, il aurait peut-être réussi à faire en Libye une belle opération militaire, mais la guerre en serait-elle moins criminelle et moins moralement hideuse pour cela ?

Pourtant ces bandits n’étaient pas, ou du moins n’étaient pas tous, de vulgaires malfaiteurs.

Parmi « ces voleurs » il y avait des idéalistes désorientés, parmi « ces assassins » il y avait des natures de héros qui auraient pu s’affirmer comme telles, placées en d’autres circonstances ou inspirées par d’autres idées. Ce qui est certain pour quiconque les a connus, c’est que ces individus se préoccupaient d’idées, et que, s’ils réagirent férocement contre le milieu et cherchèrent avec une belle frénésie à satisfaire leurs passions et leurs besoins, ce fut en grande partie sous l’influence d’une conception spéciale de la vie et de la lutte.

Mais sont-ce là des idées anarchiques ?

Ces idées peuvent-elles, même en accordant aux mots leur sens le plus large, se confondre avec l’anarchisme, ou sont-elles, au contraire, en contradiction flagrante avec lui ?

Voilà la question.

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L’anarchiste est, par définition, celui qui ne veut être ni opprimé, ni oppresseur, celui qui veut le maximum de bien-être, la plus grande somme de liberté, le plus complet épanouissement possible pour TOUS les humains.

Ses idées, ses volontés, tirent leur origine du sentiment de sympathie d’amour, de respect pour tous les êtres, sentiment qui doit être assez fort pour l’amener à vouloir le bonheur des autres autant que le sien propre et à renoncer aux avantages personnels dont l’obtention demande le sacrifice d’autrui. S’il n’en était pas ainsi, pourquoi donc serait-il l’ennemi de l’oppression et ne devrait-il pas, au contraire, chercher à devenir oppresseur ?

L’anarchiste sait que l’individu ne peut vivre en dehors de la société ; qu’au contraire, en tant qu’être humain, il existe seulement parce qu’il porte, résumés en lui, les résultats de l’œuvre d’innombrables générations passées et parce qu’il bénéficie toute sa vie durant de la collaboration de ses contemporains.

Il sait aussi que l’activité de chacun influe directement ou indirectement sur la vie de tous et reconnaît ainsi la grande loi de solidarité qui règne dans la société comme dans la nature. Et comme il veut la liberté pour tous, il doit vouloir que l’action de cette solidarité nécessaire, au lieu d’être imposée et subie inconsciemment et involontairement, au lieu d’être laissée au hasard et exploitée au profit des uns et au détriment des autres, devienne consciente et volontaire et se manifeste en avantages égaux pour tous.

Ou être opprimé, ou être oppresseur, ou coopérer volontairement au plus grand bien de tous, il n’est pas d’autre alternative ; et les anarchistes sont naturellement, et ne sauraient pas ne pas l’être, pour la coopération libre et consentie.

Qu’on ne vienne donc pas ici faire de la « philosophie » et nous parler d’égoïsme, d’altruisme et autres casse-tête. Nous en convenons, nous sommes égoïstes, tous nous recherchons notre propre satisfaction, mais sera anarchiste celui qui trouvera sa plus grande satisfaction à lutter pour le bien de tous, pour l’avènement d’une société au sein de laquelle il se sentira frère parmi des frères, au milieu d’hommes sains, intelligents, instruits, heureux. Celui qui peut se résoudre à vivre satisfait parmi des esclaves et tirer profit d’un travail d’esclaves n’est pas, ne saurait être anarchiste.

Il est des individus forts, intelligents, passionnés, en proie à de grands besoins matériels ou intellectuels, qui, placés par le sort au rang des opprimés, veulent, coûte que coûte, s’affranchir et, pour ce faire, ne répugnent pas à devenir des oppresseurs. Ces individus, se trouvant gênés dans la société actuelle, se mettent à mépriser et à haïr toute société, et se rendant compte qu’il serait absurde de vouloir vivre en dehors de la collectivité, voudraient soumettre tous les hommes à leur volonté, à l’assouvissement de leurs passions. Parfois, lorsqu’ils se piquent quelque peu de littérature, ils s’intitulent « surhommes ». Ne s’embarrassant point de scrupules, ils veulent « vivre leur vie » ; tournant en dérision la révolution et toutes les aspirations pour l’avenir, ils veulent jouir sur l’heure, à tout prix, et au mépris de quiconque ; ils sacrifieraient l’humanité entière pour une heure – d’aucuns l’ont textuellement dit – de « vie intense ».

Ils sont des révoltés, mais non point des anarchistes ; ils ont la mentalité, les sentiments de bourgeois manqués, et s’il leur arrive de réussir, ils deviennent des bourgeois de fait et non des moins mauvais.

Il peut nous arriver parfois, au cours de la lutte, de les trouver à nos côtés, mais nous ne pouvons, ne devons, ni ne voulons nous confondre avec eux. Et ils le savent très bien.

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Mais beaucoup d’entre eux aiment à se dire anarchiste. Cela est vrai – et c’est déplorable.

Nous ne pouvons certes empêcher qui que ce soit de prendre le nom qui lui plaît, et d’autre part, nous-mêmes ne saurions faire abandon du nom qui résume nos idées et nous appartient, logiquement et historiquement. Ce que nous pouvons faire, c’est de veiller à ce qu’il n’y ait nulle confusion, ou tout au moins, à ce qu’il y en ait le moins possible.

Recherchons cependant comment il advint que des individus d’aspirations aussi contraires au nôtres se soient approprié un nom qui est la négation de leurs idées, de leurs sentiments.

J’ai fait allusion plus haut à de louches manœuvres de la police, et il me serait facile de prouver comment certaines aberrations, qu’on a voulu taxer d’anarchistes, eurent pour origine les sentines policières : Andrieux, Goron et leurs pareils.

Lorsque l’anarchisme commença à se manifester et à acquérir de l’importance en France, les policiers eurent l’idée géniale, digne des plus astucieux jésuites, de combattre le mouvement du dedans. Dans ce but, ils envoyèrent parmi les anarchistes des agents provocateurs, qui se donnaient des airs ultra révolutionnaires et travestissait fort habilement les idées anarchistes, les rendaient grotesques et en faisait quelque chose de diamétralement opposé à ce qu’elles sont en réalité. Ils fondèrent des journaux payés par la police, provoquèrent des actes insensés et criminels pour les vanter ensuite en les qualifiant d’anarchistes, compromirent des jeunes gens naïfs et sincères qu’ils vendirent peu après, et avec la complicité complaisante de la presse bourgeoise, ils réussirent à persuader une partie du public que l’anarchisme était tel qu’ils le représentaient. Et les camarades français ont de bonnes raisons de croire que les mêmes manœuvres policières perdurent encore et ne ont pas étrangère aux événements auxquels a trait cet article. Parfois les faits dépassent l’intention des provocateurs, mais, quoi qu’il en soit, la police en profite tout de même.

A ces influences de la police, il faut en ajouter d’autres, moins écoeurantes mais non moins néfastes. A un moment ou des attentats impressionnantes avaient attiré l’attention du public sur les idées anarchiques, des littérateurs de talent, professionnels de la plume toujours à l’affût du sujet à la mode et du paradoxe sensationnel, se mirent à faire de l’anarchisme. Et comme ils étaient des bourgeois, de mentalité, d’éducation, d’ambitions bourgeoises, ils firent de l’anarchisme bon à donner un frisson de volupté aux jeunes filles fantasques et aux vieilles dames blasées, mais n’ayant rien à voir avec le mouvement émancipateur des masses que l’anarchisme peut provoquer. C’étaient des hommes de talent, qui écrivaient bien, avançant souvent des choses que personne ne comprenait et… ils furent admirés. Ne disait-on pas, à un moment donné, en Italie, que Gabriele d’Annunzio était devenu socialiste ?

Après quelque temps, ces « intellectuels » rentrèrent presque tous dans le giron bourgeois pour y goûter le prix de la notoriété acquise, se montrant ce qu’ils n’avaient jamais cessé d’être, c’est-à-dire des aventuriers littéraires en quête de réclame. Mais le mal était fait.

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En somme, tout cela n’aurait pas causé grand dommage s’il n’y avait au monde que des gens aux idées claires, sachant nettement ce qu’ils veulent et agissant en conséquence. Mais à côté de ceux-là, combien d’autres aux idées confuses, à l’âme incertaine, sans cesse ballottés d’un extrême à l’autre !

Ainsi en est-il de ceux qui se disent et se croient anarchistes, mais se glorifient des vilaines actions qu’il leur arrive de commettre (et qui sont d’ailleurs souvent excusables en raison de la nécessité et du milieu) en disant que les bourgeois agissent de même et pis encore. Cela est vrai, mais pourquoi alors se croire autres et meilleurs qu’eux ?

Ils blâment les bourgeois parce qu’ils volent à l’ouvrier une bonne part de son travail, mais ne trouvent rien à redire si l’un des leurs vole encore à cet ouvrier le peu que lui a laissé le bourgeois.

Ils s’indignent de ce que le patron, pour augmenter ses bénéfices, fasse travailler un homme dans des conditions malsaines, mais sont plein d’indulgence pour celui qui donnera un coup de couteau à cet homme afin de voler quelques sous.

Ils ont du dégoût pour l’usurier extorquant à un pauvre diable un franc d’intérêts pour dix francs qu’il lui a prêtés, mais trouvent digne d’estime, ou presque, que l’un d’eux prenne à ce même pauvre diable dix francs sur dix (qu’il ne lui a point prêtés) en lui passant une pièce fausse.

Comme ils sont des pauvres d’esprit, ils se croient naturellement des êtres supérieurs et affectent un profond mépris pour les « masses abruties », s’arrogeant le droit de faire du mal aux travailleurs, aux pauvres, aux malheureux, parce que ceux-ci « ne se révoltent point et sont ainsi les soutiens de la société actuelle ». Je connais un capitaliste qui se plaît, alors qu’il se trouve au café, à se dire socialiste, voire même anarchiste, mais n’en est pas moins pour cela, dans son usine, le plus avide exploiteur : un patron avare, dur, orgueilleux. Et il ne le nie nullement, mais a coutume de justifier sa conduite de façon originale pour un patron :

« Mes ouvriers, argue-t-il, méritent le traitement que je leur fais subir, puisqu’ils s’y soumettent ; ils sont des natures d’esclaves, ils sont les soutiens du régime bourgeois, etc., etc. »

Voilà précisément le langage de ceux qui se disent anarchistes, mais n’éprouvent ni sympathie ni solidarité pour les opprimés. La conclusion en serait que leurs véritables amis sont les patrons et leurs ennemis la masse des déshérités.

Mais alors, que viennent-ils déblatérer d’émancipation et d’anarchisme ? Qu’ils aillent avec les bourgeois et nous laissent la paix.

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J’en ai assez dit et il me faut conclure.

Je conclurai en donnant un conseil à ceux qui « veulent vivre leur vie » et ne se soucient nullement de celle des autres.

Le vol, l’assassinat sont des moyens dangereux et, en général, peu productifs. Dans cette voie, on ne réussit le plus souvent qu’à passer sa vie dans les prisons ou à laisser sa tête sous la guillotine – surtout si l’on a l’impudence d’attirer sur soi l’attention de la police en se disant anarchiste et en fréquentant les anarchistes.

Comme affaire, c’est plutôt maigre.

Lorsqu’on est intelligent, énergique et sans scrupules, il est aisé de faire son chemin au sein de la bourgeoisie.

Qu’ils s’efforcent donc, par le vol et l’assassinat, mais légaux, bien entendu, à devenir des bourgeois. Ils feront une meilleure affaire ; et, s’il est vrai qu’ils aient des sympathies intellectuelles pour l’anarchisme, ils s’épargneront le déplaisir de faire du tort à la cause qui leur est chère – intellectuellement.

Errico Malatesta
La Société Nouvelle, 19ème année, n°2, août 1913


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