A propos de « Socialisme et Anarchisme », en guise de préface

A M. Manuel Duarte

Vous me demandez, mon cher traducteur, une préface pour l’édition en langue portugaise de mon Socialisme et Anarchisme. J’espérais que vous vous contenteriez et de la préface d’Alfred Naquet, si pleine de pensées, et de la courte Défenseque j’ai donnée pour l’édition espagnole de ce livre. Mais cela ne vous satisfait point et vous désirez autre chose, une véritable préface spécialement écrite pour votre édition portugaise. Encore que mes travaux – la traduction, entreprise en collaboration avec ma femme, de l’œuvre entière du génial dramaturge irlandais Bernard Shaw, la préparation de sept leçons que je dois faire en 1909 à la Sorbonne, comme cours libres, sur le Théâtre de Bernard Shaw, etc. – ne me laissant point de loisir, je me rend à votre désir, mon cher Duarte. La voici donc, cette préface. En ses pages, vous trouverez le récit de la façon dont ce volume est né et a grandi. Puisse-t-il vous intéresser autant qu’il m’a intéressé moi-même en l’écrivant, car il m’a fait revivre quelques ans de ma vie. Il y a là une relation de petits côtés de l’Histoire qui, je le crois, n’est pas sans intérêt pour le penseur. Mais si ce rappel de ces faits et de ces actions ne devait ni intéresser, ni distraire le lecteur, qu’icelui s’en prenne à vous, mon cher traducteur, et non à moi qui, en l’occurrence, dut satisfaire votre désir.

En 1893, la France entière avait les yeux fixés sur les anarchistes. Les bombes ou les marmites des Ravachol et autres Vaillant jouaient pour le monde bruyant le rôle de la petite sonnette dont, à la messe, le tintement argentin réclame l’attention des fidèles dans le grand vaisseau silencieux. Et de même qu’iceux sont plongés en le recueillement silencieux de l’Elévation, de même le monde, sous l’éclat bruyant des bombes, cessait de bruire, attentif, affolé, apeuré. Aussi tous ceux qui peu ou prou portaient le pic et la pioche dans l’édifice social et cherchaient à démolir la société capitaliste pour la remplacer par une meilleure, tous ceux-là, dis-je, étaient aussitôt classés, catalogués parmi les anarchistes. C’est ainsi que je le fus quand, dans les premiers jours de novembre 1893, je publiai ma Psychologie du Militaire professionnel. C’était un livre de science dont le but était l’exposé de faits et de conclusions en dérivant. Ce n’était pas un livre de propagande. Et cependant la presse politique française et étrangère le prit comme tel. Alors que, pour les revues philosophiques et scientifiques, c’était un livre de science, pour la presse politique, c’était une œuvre de propagande anarchiste que les pouvoirs publics furent invités à poursuivre.

Que je le voulusse ou non, dorénavant, j’étais pour le public un anarchiste. Je ne me défendis point d’être ainsi classé parce que, sans partager toutes les idées des protagonistes de l’anarchie, comme Elisée Reclus, Pierre Kropotkine, Errico Malatesta, Xavier Merlino, Jean Grave, j’avais réellement avec eux beaucoup d’idées communes.

L’éclat des bombes anarchistes et l’affolement du public donnèrent l’idée à un publiciste, rédacteur au Figaro et explorateur africain, M. Félix Dubois, de faire un numéro spécial du supplément littéraire du Figaro sur l’anarchie et les anarchistes. Comme il avait besoin de se documenter, il se mit en rapport avec maints anarchistes et se procura nombre de publications. Cependant sa documentation était insuffisante. Il en parla à Pierre Denis, l’homme politique connu, l’ancien conseiller du général Boulanger. Et de là résultat qu’un jour de décembre 1893, Pierre Denis vint chez moi me présenter M. Félix Dubois. Tous deux connaissaient mes travaux antérieurs très documentés, L’Agonie d’une société, La France sociale et politique (années 1890 et 1891), ainsi que mon étude, Les Hommes et les Théories de l’Anarchie, que j’avais publiée dans L’Art social, en février et mars 1893, pour réfuter une pseudo-étude scientifique qu’un magistrat, devenu depuis député, sous-secrétaire d’Etat et sénateur, M. Alexandre Bérard, avait écrite dans les Archives d’Anthropologie criminelle.

M. Félix Dubois me demanda d’abord de le documenter, puis de lui écrire une courte étude sur la psychologie de l’anarchiste, car peu à peu en un volume s’était mué le numéro spécial du supplément littéraire du Figaro, qui parut en janvier 1894. Quant au volume Le Péril anarchiste, il parut à Paris en mars 1894 et fut bientôt suivi d’une édition anglaise et d’une autre allemande.

Mon étude sur la psychologie de l’anarchiste y formait un chapitre qui fut l’origine de mes deux volumes, La Psychologie de l’Anarchiste socialiste et Socialisme et Anarchisme.

Dans Le Péril anarchiste, le chapitre consacré à la psychologie de l’anarchiste avait paru sous mon nom. Ce n’était pas pour dissiper la créance générale en mon anarchisme. Et comme les bombes des Emile Henry continuaient à éclater bruyamment, que le monde continuait à être apeuré, les dirigeants accroissaient les persécutions. Les anarchistes ou supposés tels étaient surveillés, arrêtés, condamnés, expulsés, en fuite. Un mien ami, Emile Pouget, alors directeur du Père Peinard, dut, pour échapper à la prison, fuir Paris et la France. Avant de quitter Paris, où il était caché chez un fonctionnaire anarchiste, il me donna son adresse à Londres sous un pseudonyme. La police connaissait et le nom et l’adresse. Aussi toute la correspondance qui lui était adressée était arrêtée à la poste. Le cabinet noir si cher aux régimes impériaux et royaux subsistait en régime républicain, malgré qu’officiellement le contraire fut affirmé.

La police croyait alors que les attentats étaient le résultat de complots, aussi il eût été intéressant pour elle et utile pour la défense de la société capitaliste de prendre connaissance des correspondances échangées entre anarchistes. Pour cela, la logique indiquait que les lettres, après avoir été lues et au besoin copiées par la police, devaient parvenir à leurs destinataires pour que la correspondance pût continuer. Soit par défaut d’intelligence, soit parce que l’employé chargé du service tenait à nuire aux dirigeants capitalistes dont il n’était que le salarié, la police ne procédait pas logiquement. Elle retenait toutes les lettres, qui ne parvenaient point, par suite, à leurs destinataires. Donc la police garda ma lettre et jamais Pouget ne la connut. Il ignora ainsi l’adresse sous le couvert de laquelle je le priais de m’écrire à Paris. Il ignora qu’il devait donner cette adresse à mes amis Pierre Kropotkine et Errico Malatesta, qui, par suite, ne m’écrivirent point à cette adresse. Aussi ma correspondance à cette adresse, sous le couvert d’une tierce personne, fut nulle. Mais la police, elle, connaissait cette adresse et consciencieusement elle crut de son devoir de saisir toute la correspondance qui y arrivait, c’est-à-dire en réalité toute la correspondance de la tierce personne, une dame, une commerçante. Naturellement cette dame s’aperçut vite que sa correspondance ne lui parvenait plus. Elle s’en étonna, alla à la poste, et là apprit de l’employé que par l’ordre du juge d’instruction Meyer toute sa correspondance était saisie. Elle se rendit au Palais de Justice, au cabinet du juge Meyer – il est depuis devenu député – demander des explications. Il fut tout juste poli, menaçant de l’arrêter. Malheureusement pour le juge, cette dame était proche parente d’un camarade d’école du Président de la République, Sadi-Carnot, presque un ami. Aussi l’essai d’intimidation ne réussit point. C’est en riant qu’elle lui dit : « Faites, faites, Monsieur le juge, mais je vous assure que je ne resterai pas longtemps en prison. » Voyant l’échec de ses procédés d’intimidation, M. Meyer revint à de meilleurs sentiments, il lui rendit sa correspondance – il y avait même parmi elle des journaux commerciaux et financiers – et la prévint qu’il allait donner les ordres pour que sa correspondance ne fût plus arrêtée à la poste. Il gardait, ajoutait-il, la correspondance de M. Hamon, qui pouvait venir la lui réclamer.

Je n’éprouvais nul désir de le faire, car n’ayant donné cette adresse qu’à Pouget, qui n’en avait rien su, et à M. D…, qui venait de partir pour l’étranger et que je prévins de ne plus m’écrire là, j’étais sûr qu’entre les mains du juge il y avait seulement mon unique lettre à Pouget. Aussi je me bornai à protester publiquement contre les procédés de M. Meyer par une lettre ouverte que certaines gazettes publièrent, notamment La Petite République et L’intransigeant, du 22 juin 1894. Vous me permettrez, mon cher traducteur, de reproduire ici cette lettre, un document typique des procédés employés à cette époque de notre Histoire.

Lettre ouverte à M. le Juge d’instruction Meyer

« J’apprends, Monsieur, que vous avez fait saisir toute la correspondance d’une tierce personne, une commerçante, qui avait bien voulu recevoir pour moi des lettres d’amis. Il paraît que vous teniez à connaître mes correspondances et, pour ce, vous n’avez point craint, en vertu de votre pouvoir légal, mais illégitime, d’arrêter même des cartes postales. Leur teneur indiquait cependant qu’il s’agissait d’affaires purement commerciales.

« Par la saisie totale des lettres de commerce, vous avez causé un préjudice notable à la tierce personne qui n’en pouvait mais. A sa juste observation, vous avez eu la condescendance de le constater en affirmant que c’était votre droit. Ce sont là, Monsieur, des aveux que mon souci de la vérité m’oblige à enregistrer et à publier. Il est bon qu’une fois de plus le public sache que vous pouvez, de par votre bon plaisir, saisir légalement la correspondance de quiconque.

« Cet incident m’enchante, car il projette une nouvelle lumière sur la magistrature dont Jésus – le malfaiteur que vos ancêtres, les Pharisiens, ont crucifié – a dit cette parole éternellement vraie :

« Lorsque vous allez avec votre adversaire devant le magistrat, tâchez de vous dégager de lui pendant que vous êtes encore en chemin, de peur qu’il ne vous entraîne devant le juge, et que le juge ne vous livre au sergent, et que le sergent ne vous mène en prison.

« Car je vous assure que vous ne sortirez pas de là que vous n’ayez payé jusqu’à la dernière obole. »

« L’amusant en l’occurrence est que j’ignore la raison de cette saisie de ma correspondance chez une personne amie. Vous avez même menacé de me faire arrêter ! ! !

« Vous m’obligeriez, Monsieur, en me faisant savoir de quel crime ou délit je suis accusé. J’avoue en être quelque peu curieux.

« J’ai bien vaguement entendu dire que j’étais inculpé d’anarchisme. Je pense que l’on s’est trompé, car il n’existe point de loi qui punisse cette foi philosophique ou politique. Ces minuscules et ridicules menaces ne me feront point changer d’opinion, Monsieur, ayez-en la certitude. Je suis homme, c’est-à-dire libre, vous entendez, libre d’être anarchiste ou opportuniste, radical ou royaliste, socialiste chrétien ou bouddhiste, matérialiste ou spiritualiste, juif ou athée ! Il n’est aucune puissance humaine qui puisse me contraindre à changer mes opinions philosophiques, politiques ou religieuses ; aucune qui puisse m’empêcher d’en rendre témoignage, si tel est mon plaisir. Lazare Carnot, avant moi, a affirmé cette liberté et je ne saurais trop suivre un si recommandé modèle. »


Telle est la lettre ouverte que j’envoyai à M. Meyer, juge d’instruction, au moment même où je partais pour la campagne. Fatigué, malade même, de surmenage et de nicotinisme, j’avais résolu d’aller plusieurs mois à la campagne d’abord me reposer et ensuite travailler à ma Psychologie de l’Anarchiste socialiste. J’avais choisi comme lieu de repos les bords agrestes et délicieux de la Sèvre nantaise, au moment où elle cesse d’être navigable.

Ce qui encore m’attirait là, à Port Domino, dans la commune du Pallet, c’était la présence à l’époque des vacances de mon ami Charles Brunelière, une intelligence et, ce qui est bien plus rare, un caractère, un militant socialiste fort actif, alors membre du Parti Ouvrier français, et l’âme de la Fédération Socialiste nantaise. Je comptais rester là quatre ou cinq mois. Les événements en disposèrent autrement. Le 22 juin au soir, je quittai Paris et le 24, à Lyon, Caserio tuait le président Carnot. Les persécutions contre les anarchistes s’accentuèrent. L’instruction du procès dit des Trente s’accéléra. De nouvelles arrestations eurent lieu et, parmi elles, celle du « nommé Luce », comme disaient les communiqués à la presse. Le « nommé Luce », un peintre néo-impressionniste de grand talent, était un de mes amis et justement, au moment de son arrestation, je lui écrivais de Port Domino que j’avais trouvé une demeure pour lui non loin d ‘où j’habitais et que je comptais bientôt le voir, car il aurait en la région maints sites et coins qu’il pourrait peindre. De Paris, mon père me faisait savoir que d’autres arrestations se préparaient et qu’elles seraient faites dès le vote des lois anarchistes, dites scélérates, que le gouvernement de M. Charles Dupuy, aidé de M. Joseph Reinach, avait déposées devant la Chambre des députés. Le gouvernement voulait aller vite, mais les députés socialistes ne le lui permirent point. Forts de l’opinion de tous les socialistes français, ils surent, par une obstruction habile, retarder le vote de ces lois, œuvre de la peur. S’il ne purent en empêcher le vote, par leur obstruction ils énervèrent la loi, lui enlevant une grande partie de son venin. Et tandis qu’au parlement la loi se discutait, l’instruction du procès des Trente s’attardait et les nouvelles arrestations reculaient de jour en jour. J’étais sur la liste des suspects, et mon père fut averti que je serais de la plus prochaine fournée.

Le renseignement était-il exact ou non, je n’en savais rien. Mais la chose était possible et c’était là pour moi l’important. Je n’éprouvais en effet aucun désir de passer quelques mois ou quelques ans en une geôle quelconque. Aussi je résolus d’aller en Angleterre en attendant que la vague de réaction eût épuisé son effort. Tandis que je me dirigeais sur Jersey, mon ami Amilcare Cipriani quittait Paris pour Bruxelles, ce que faisait aussi Edouard Drumont.

Donc, le 13 juillet 1894, le matin de bonne heure, je quittais Port Domino à bicyclette, comme pour une excursion de deux jours, sur les bords de la Vilaine. En réalité, je me dirigeais vers le Pouliguen, où je voulais voir C. Brunellière avant de quitter la France. Là, le hasard me fit rencontrer Henry Bauer, villégiaturant sur ces magnifiques plages sablonneuses de Pornichet, La Baule, le Pouliguen. Nous nous connaissions quelque peu et nous avions des amis et des connaissances communes dont quelques-uns étaient en prison, tandis que d’autres avaient fui le sol natal. Je lui dis mon intention d’aller à Jersey et sans doute de là en Angleterre. Pour lui la réaction ne durerait pas, et il croyait à l’acquittement d’au moins quelques-uns des Trente. Je ne partageais pas tout à fait cette manière de voir, car la peur est souventes fois mauvaise conseillère. Aussi, le 15 juillet, je continuais mon voyage vers Jersey, mi à bicyclette, mi en chemin de fer. Le soir du 15, je couchais au Mont Saint-Michel, le 16, dans la matinée, j’étais à Granville et quelques heures plus tard à Jersey, sur le sol libre où l’on pouvait penser et parler librement.

C’est pendant le court séjour que je fis à Jersey et à Guernesey que j’appris l’étonnement de la police lorsqu’elle avait su ma disparition de Port Domino. Elle me chercha à Nantes, enquêtant près des miens parents qui ignoraient même ma présence en le pays. La police avait perdu ma trace, et elle ne la retrouva que lorsque je fus à Londres, dans les premiers jours d’août.

Le Procès des Trente se jugeait. Il aboutit à l’acquittement de la plupart, Sébastien Faure, Fénéon, Jean Grave, etc. C’était un grave échec pour le gouvernement de Casimir Périer et de Charles Dupuy. Malgré que la loi scélérate eût été votée, il comprit qu’il devait mettre une sourdine à ses persécutions. La réaction, sans être close, devait s’atténuer. La fournée d’anarchistes qui était en prison fut remise en liberté et les autres ne furent point inquiétés davantage. Cependant, je ne rentrai point à Paris et séjournai jusqu’en janvier 1895 à Londres.

C’est durant ce séjour, en une modeste chambre de King Edward Street, à Islington, au Nord de Londres, que, tout en écrivant ma Psychologie de l’Anarchiste socialiste, naquit en moi l’idée de rechercher si, scientifiquement et historiquement le communisme anarchique se rattachait au socialisme. Peu à peu, au cours de mes travaux, mes documents s’amassèrent. Mais ce ne fut que plus d’un an après qu’ils devaient revêtir la forme d’une étude.

Après un séjour de quelques semaines à Edimbourg, j’étais rentré en France (février 1895), à Paris d’abord, puis en août, à Port Domino (Le Pallet) et enfin à Pont Aven où je restai jusqu’au 20 novembre. Là je commençais l’étude sur les définitions du socialisme et j’écrivis celle sur Un anarchisme, Fraction du Socialisme ? Dédié à Charles Brunellière, ce travail fut publié en français, dans La Société nouvelle (février et mars 1895), la belle revue internationale que dirigeait avec tant de talent Fernand Brouez, que la mort impitoyable faucha si jeune encore. Il parut en anglais sous le titre Anarchism and Socialism, dans Free Review (février et avril 1896), l’importante revue que dirigeait J. M. Robertson, maintenant un des membres les plus éminents de la House of Commons. En espagnol, c’est dans Ciencia social (février à mai 1896) que notre travail reçut l’hospitalité. Les Sozialistische Akademiker, devenus maintenant Sozialistische Monatshefte, dirigés alors comme aujourd’hui par J. Bloch, l’accueillirent dans leurs numéros de février, mars et avril 1896. Publiée en même temps en quatre langues, cette étude ne fut naturellement pas du goût des social-démocrates et des socialistes parlementaires qui prétendaient chasser les communistes anarchistes de la grande famille socialiste. Cependant nul ne tenta de démontrer l’erreur soit de notre documentation, soit de nos déductions. En la presse quotidienne, aucuns se bornèrent à nier que les communistes anarchistes appartinssent à la grande famille socialiste. Ils le niaient avec d’autant plus d’ardeur que se préparait alors le Congrès International Socialiste et des Trades-Unions qui devait se tenir à Londres à fin juillet 1896. En effet, ils ne voulaient point que les socialistes anarchistes assistassent à ce Congrès. Ils devaient pourtant y assister, grâce à nous et à notre ami Fernand Pelloutier, secrétaire de la Fédération française des Bourses du Travail. Il était d’une grande intelligence et d’une activité infatigable, quoiqu’il fût atteint de l’affection tuberculeuse qui devait l’enlever à son apostolat en février 1901. Donc Fernand Pelloutier et moi, nous organisâmes, pendant les quelques mois précédant le Congrès, la résistance à l’hégémonie social-démocrate allemande, représentée alors en France par le Parti Ouvrier Français (P.O.F.), vulgairement appelé Guesdistes. Tous deux, aidés à Londres par Errico Malatesta, nous réussîmes à avoir une très forte délégation de syndicats, avec des socialistes anarchistes comme délégués. Elle était si forte, cette délégation, qu’elle entraîna avec elle le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire (P.0.S.R.), vulgo Allemanistes. Et ainsi, dans la section française, la majorité leur appartint. J’ai conté ailleurs, dans mon ouvrage Le Socialisme et Le Congrès de Londres, l’histoire de ce Congrès qui marque une époque dans l’histoire du socialisme mondial. C’était en effet pour la première fois depuis Bakounine, plus de vingt ans, que l’hégémonie social-démocrate allemande était ouvertement, franchement attaquée et mise en échec grâce à l’appui des Trades-Unions anglaises et de l’Independent Labour Party. Onze ans plus tard cette hégémonie devait sombrer tandis que triompheraient les tendances pour lesquelles j’avais combattu avec Fernand Pelloutier et tant d’autres.

Pendant le Congrès et après, tandis que j’en écrivais l’histoire objective, je me confirmai dans l’idée de la nécessité de définir avec soin, méthodiquement, le socialisme et ses variétés. Aussi, je résolus d’écrire l’étude que je n’avais fait qu’ébaucher à Pont Aven, en octobre 1895. Il en parut une première rédaction dans Free Review (novembre 1896, Londres), mais je la complétai et la remaniai pour la publier dans La Riforma sociale (15 juillet 1897), dirigée par le professeur F. Nitti, et dans L’Humanité nouvelle (juillet et octobre 1897) qu’Elisée Reclus, Guillaume Degreef, Elie Reclus, Eugène de Roberty, Clémence Royer et moi venions de fonder sous ma direction pour remplacer La Société nouvelle disparue.

Très occupé par la direction de l’Humanité nouvelle et d’une bibliothèque de sciences sociologiques, je dus de 1898 à 1904 abandonner quasi toute production personnelle. Je ne publiai en effet, durant cette longue période, que quelques travaux de politique et de sociologie dans L’Humanité nouvelle. Je ne parle pas en effet de mon livre Déterminisme et Responsabilité, car, reproduction d’un cours fait à l’Université Nouvelle de Bruxelles en mai 1897, il avait été écrit en les mois précédents.

En 1905, il me sembla qu’il était intéressant et utile pour les étudiants ès sciences sociologiques de trouver réunies en un volume mes études sur la définition du socialisme et de ses variétés et sur un anarchisme fraction du socialisme. Je les repris donc, les complétai, les remaniai quelque peu. Elles parurent alors, en août 1905, chez l’éditeur parisien Sansot. Mon ami Alfred Naquet, un savant et un philosophe, revenu désabusé de la politique, avait préfacé l’ouvrage que le public et la critique accueillirent bien.

Moins d’un an s’était écoulé qu’il en paraissait une édition russe à Moscou et, quelques mois plus tard, une édition espagnole dans l’élégante traduction de José Prat, chez l’éditeur F. Sempere. Au cours de 1907, toute la première partie (définition du socialisme, de ses variétés, de l’anarchie et de ses variétés) fut publiée en une plaquette par la revue milanaise Universita Popolare.

Sans être nombreuses ni bruyantes, les critiques furent importantes et courtoises. Le plus souvent leurs auteurs estimèrent que Socialisme et Anarchisme était bien conçu, bien exposé, clairement écrit et très démonstratif.

Ainsi que le lecteur des pages précédentes a pu le voir, Socialisme et Anarchisme comprend deux parties, l’une, la première, primitivement écrite après la seconde, est purement de définitions. La seconde partie, écrite la première en 1895, a pour but de démontrer que l’anarchisme communiste ou l’anarchisme collectiviste sont des modalités du socialisme. Plusieurs critiques ont vu en cette partie l’essence même du livre. Selon eux, le volume entier n’avait été écrit que pour permettre de démontrer qu’il y a des anarchismes fractions du socialisme. C’est une erreur. Les démonstrations faites dans Socialisme et Anarchisme n’ont l’importance que de démonstration scientifique. Leur fin n’est nullement la propagande en faveur d’une modalité du socialisme plutôt que d’une autre. Leur fin est réellement l’établissement de vérités par preuves, mises sous les yeux mêmes des lecteurs. Chacune des parties de ce livre a la même importance. Cependant l’effort dépréciateur des critiques social-démocrates ou socialistes parlementaires s’est porté sur la seconde partie seulement. Et encore accablés sous le faix des documents accumulés par nous, ils ne tentent aucune réfutation, se bornant à affirmer le contraire de ce que nous avons démontré.

Ainsi, dans Die Neue Zeit (24 mars 1906), sous le titre Sozialismus und Anarchismus, M. A. Pannekoek consacre onze pages à affirmer que les anarchistes communistes ne forment pas une fraction du socialisme. Aucune démonstration si ce n’est celle-ci : « M. Hamon n’a pas la moindre idée du contraste réel entre la conception social-démocrate du développement spécial et toutes les vues bourgeoises parmi lesquelles celles des anarchistes et la sienne propre. » Et c’est là tout l’argument ! On avouera qu’il est faible, voire même qu’il se résout en une affirmation gratuite ou plutôt en une simple qualification.

Au cours de son étude, M. Pannekoek énumère les différences existant entre les doctrines et la tactique des social-démocrates et celles des anarchistes communistes. Et il en ressort que social-démocratie et anarchisme communiste sont choses différentes. Par contre, il n’en ressort pas du tout que la social-démocratie et l’anarchisme ne soient pas fraction d’un même genre de systèmes dénommés « socialisme ». Cela n’en ressort pas du tout, à moins que M. Pannekoek ne veuille soutenir que la social démocratie ne constitue à elle seule le « socialisme ». Nous savons que c’est là une prétention chère à maints social-démocrates allemands, mais ce n’est qu’une prétention. Elle est même passablement audacieuse, car elle n’est rien moins que fondée ! En 1895, dans Der Sozialistische Akademiker, un social-démocrate allemand, J. Bloch, sous le pseudonyme de Catilina, a étudié les similitudes doctrinales du communisme anarchiste et de la social-démocratie. Ce travail, qu’Agnès Henry résuma et publia en brochure à Londres en 1896, dans les éditions du journal socialiste anarchiste Liberty, montre avec netteté combien sont nombreuses les similitudes doctrinales entre la social-démocratie et le communisme anarchiste. Nous y renvoyons M. Pannekoek, ainsi qu’au compte-rendu que le professeur Robert Michels, comme lui membre du Parti Social-démocrate, a publié sur notre livre dans Dokumente des Sozialismus (décembre 1905). Mais étant donné que M. Pannekoek, comme beaucoup d’autres social-démocrates, est affecté d’un horrible dogmatisme et que sa vue et sa conception des choses s’en ressentent profondément, il est probable, pour ne pas dire certain, que cela n’aura d’autre résultat que de lui faire déclarer que MM. J. Bloch et Robert Michels sont simplement des anarchistes, tout comme M. Hamon, et qu’ils ne connaissent rien à ce qu’ils écrivent.

En France, le Parti socialiste n’est pas, en sa généralité, social-démocrate, mais une fraction d’icelui a cette tendance social-démocratique. C’est cette fraction qui a su se réserver la direction presque entière du Socialiste, l’organe officiel du Parti socialiste. Elle en profite pour y insérer des articles et nouvelles aptes à propager les tendances qu’elle affectionne. Ainsi, dans Le Socialiste (30 décembre 1905, 10 et 24 février, 8 avril 1907), fut publiée la traduction de l’article de M. Pannekoek, qui semblait de cette façon recevoir l’estampille du Parti socialiste entier, dont il paraissait exprimer l’opinion, tandis qu’en réalité il n’en était point ainsi. Mais ce sont là procédés fréquents encore que peu moraux. Ils sont l’effet inévitable de la passion humaine.

Que M. Pannekoek n’attend point que nous défendions le socialisme anarchique contre ses attaques. Ce n’est pas le sujet de cette préface, pas plus que le sujet de notre livre ne fut de le défendre contre les attaques de la social-démocratie. Aussi bien, d’ailleurs, un socialiste français, M. Edouard Berth, s’en est victorieusement chargé dans Le Mouvement socialiste du 1er mai 1905 et du 15 avril 1906.

Dans La Terre (Mons, 15 mars 1906), MM. Janvion et Octave Berger m’ont reproché de méconnaître le « collectivisme individualiste » ou collectivisme libertaire. C’est là une erreur provenant d’un défaut d’entente dans la terminologie. Ils appellent « anarchistes individualistes » des collectivistes libertaires ou anarchistes. Ce n’est pas du tout ce que j’ai désigné sous ce même terme « d’anarchiste individualiste ». Cela ressort nettement de ce que je dis pages 130,131 (édition française) de mon volume. L’anarchisme individualiste dont j’ai parlé a pour essence l’individualisme dans le plan économique aussi bien que dans le plan politique et moral. Cette doctrine fut exposée et vigoureusement défendue par B. Tucker dans son livre et dans son journal Liberty, qu’il publiait à New-York. En Angleterre, Auberon Herbert fut un défenseur de cette doctrine dans son journal Free Life. En France, M. Yves Guyot a de grandes affinités avec cette doctrine individualiste anarchiste. Tous repoussent très catégoriquement toute similitude, tout caractère commun avec une école socialiste quelconque. Ils ne sont ni communistes, ni collectivistes, ni partisans d’une forme socialisée quelconque de la possession des moyens de production. M. Octave Berger prétend (La Terre, 20 mai 1906) que, selon la doctrine de Tucker, le sol et en général les agents « naturels » doivent être possédés socialement et non individuellement. Nous aurions donc dit une erreur pages 130, 131, 156 (édition française), relativement à la doctrine de Tucker. Nous ne pouvons vérifier qui a raison, ou de M. Berger ou de nos notes qui remontent à une dizaine d’années, car nous n’avons pas sous la main le livre même de Tucker. Si M. Berger a raison, la doctrine de Tucker se différencie essentiellement de celle de Auberon Herbert et de son tenant français, M. Yves Guyot. En ce cas, le système de Tucker serait de tendance socialistique, comme la doctrine de Henry George (page 74, édition française). Elle ne serait pas socialiste, puisque tous les moyens de production ne seraient pas possession sociale.

Quoiqu’il en soit, c’est donc avec raison que j’exclus ces adeptes de l’anarchisme individualiste du genre « socialisme ». J’estime que c’est à tort que M. Janvion appelle anarchistes individualistes des adeptes d’une forme collective de la possession des biens. Ce sont des « collectivistes anarchistes ou libertaires ».

Les anarchistes ou libertaires qui acceptent, comme MM. Janvion, Palante, Basch, etc., la possession collective des moyens de production, sont des « collectivistes anarchistes ou libertaires ». Comme tels, ils appartiennent au genre « socialisme ». Et cela est si vrai que l’un d’eux, M. Basch, le distingué professeur à la Sorbonne, est membre actif du Parti socialiste. Lorsqu’il était professeur à l’Université de Rennes, il fut notre collègue au Comité fédéral de la Fédération socialiste de Bretagne.

As Le Peuple (Bruxelles, 3 septembre 1905) le savant jurisconsulte Edmond Picard, alors sénateur appartenant au Parti Ouvrier de Belgique, dont il démissionna cette année, a présenté notre définition du socialisme comme purement téléologique. « Or, dit-il, en substance, toutes choses se présentent sous trois aspects inévitables : origine, essence, but. Il faut donc définir les choses dans chacun des termes de ce triple état, c’est-à-dire d’après l’étiologie, l’ontologie et la téléologie. » Notre éminent collègue de l’Université Nouvelle de Bruxelles a lu rapidement notre volume, sans cela il aurait aisément perçu que notre définition du socialisme satisfaisait bien au triple desideratum exprimé par lui. En effet, l’essence du socialisme est « la possession socialisée » des biens, donc la définition que nous donnons est ontologique. Elle est aussi conforme à l’étiologie, comme le prouve ce que nous écrivons pages 25 et 26 de l’édition française de cet ouvrage. Ce sont là les seules critiques valant d’être relevées.

Maintenant, mon cher traducteur, que j’ai fini ma tâche, puisque j’ai conté comment était né et avait grandi ce volume, vous me permettrez de livrer avec confiance au public lettré du Portugal et du Brésil votre exacte, précise traduction. Je suis certain qu’il saura y voir un livre de bonne foi, écrit avec le seul souci de rechercher et de dire ce que je considérais, et ce que je considère encore comme des vérités.

Augustin Hamon
La Société Nouvelle, Novembre 1908