Synthèse d’un Individu

Dans cet article, le signataire parle de lui-même. Son but est de donner une explication qui puisse avoir un certain intérêt général, en dépit du moi « haïssable ». Cet exposé n’est pas une confession, ni une biographie, il ne contient aucune idée nouvelle, il ne fait que rassembler quelques fils qui ont servi à former le tempérament intellectuel et moral d’un individu. La vie dont il s’agit a une apparence dispersée et les différentes activités exercées par le signataire semblent être séparées par des cloisons étanches. Il n’en est pourtant rien. Autant que les circonstances le lui ont permis autant que les nécessités du gagne-pain familial s’y sont prêtées, une même idée l’a conduit au point où il en est aujourd’hui.

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Mon père, ayant constaté que mes facultés étaient plutôt ouvertes vers les sciences que vers la littérature ou les arts, choisit Zürich, dans la Suisse allemande, lorsque, après la Commune, il se trouva en exil. (Au cas contraire, c’eût été à Constantinople qu’il se serait fixé.) C’est donc en allemand que je fis mes études secondaires. Je revins en France à 18 ans et me fis admettre dans une école d’ingénieurs. Après un an de service militaire, j’entrai dans l’industrie à 24 ans. J’y gagnai ma vie pendant une douzaine d’années, mais devant des difficultés croissantes auxquelles se joignaient des considérations politiques, je passai à l’étranger. Après divers avatars, je devins professeur, et pendant mes vingt années d’exil plus ou moins volontaire – neuf en Grande-Bretagne et le reste en Belgique – l’enseignement de rudiments de sciences et de langues fut mon principal gagne-pain. Peu à peu, je me tournai vers la géographie. Elisée Reclus étant mort en 1905, au moment où commençait à paraître l’Homme et la Terre, je dus en être l’éditeur et, vingt-cinq ans plus tard, le principal artisan de la refonte de l’ouvrage et de sa mise à jour. Enfin, établi au lendemain de la guerre dans un bourg périgourdin et recevant de mon ami Geddes une aide initiale, je m’attachai à l’idée d’y établir un Musée régional. Ainsi, mes loisirs furent occupés pendant plusieurs années tout en gagnant ma vie par ailleurs, et je réussis, en automne 1937, à le présenter au public et à le transmettre à une équipe de remplacement.

Parallèlement à ces activités, se place celle de la propagande anarchiste, par de très faibles moyens, n’étant ni orateur, ni écrivain habile, ni pamphlétaire. On peut penser que mon « anarchie » est à base d’influence familiale. Sans doute, mais c’est plus complexe qu’il ne paraît au premier abord, et je me rends compte que la doctrine n’a été pour moi qu’un aboutissement logique ; c’est la conclusion de mes débats internes. Ce qui est certain, c’est que je n’ai pas eu à « désapprendre » beaucoup de choses ; mon éducation première a été « sans dieu ni maître ».

Apprendre à connaître la Terre, se rendre compte de la manière dont l’Homme peut la modeler à son usage et comment l’Homme peut s’organiser pour y vivre intelligemment.

C’est en ce programme que se nouent les études d’ingénieur, la géographie (apprise et enseignée), le musée régional et la mentalité anarchiste.

Il peut suffire de traiter ces deux dernières questions. Commençons par le domaine des idées.

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Entré comme ingénieur dans le monde dirigeant de l’industrie, je ne tardai pas à constater que la « Lutte des Classes » était bien plus terriblement sentie de haut en bas que de bas en haut. Je connaissais fort bien le vocabulaire utilisé dans la plèbe en parlant de la gent patronale, mais dans celle-ci ce n’était pas la façon de parler qui me choquait, c’était la véritable répulsion qui se faisait jour (parlons au passé dans l’espoir que maintenant une certaine sagesse pénètre la classe dirigeante). Quel mépris quand le « peuple » était mentionné, quel détachement de tout sentiment humain quand la main-d’œuvre était en jeu, quel souci que les enfants de la bonne société n’aient pas contact avec ceux des basses classes !

Et il m’était impossible d’incriminer les qualités personnelles des patrons auxquels j’avais eu affaire ; inconsciemment, un mur d’airain se dressait en eux à la pensée des masses populaires. Il fallait en prendre mon parti, choisir et, entre les éléments en lutte, je ne pouvais hésiter. Quand même je me serais conseillé la prudence, mon individu lui-même devait se révolter. C’est ainsi que, deux mois après ma première entrée en service, je donnai ma démission. Si pendant douze ans encore, je réussis à vivre par l’industrie, ce ne fut guère que dans des situations de laboratoires et de bureaux d’étude, ne comportant qu’un très faible contact avec le monde des ouvriers.

Néanmoins, on sut me trouver, et par deux fois encore, je me trouvais sur le pavé. Et par quels procédés jésuitiques on cherchait à m’avoir ! Je me rappelle sans émoi un certain « cher camarade «  qui fit tout son possible pour me faire accuser da malversations, en suite d’un différend qu’il avait avec moi au sujet d’un ouvrier. Mon chef direct était, heureusement pour moi, un homme honnête et perspicace. Quoi qu’il en soit, j’étais brûlé dans le métier et il fallut me trouver un autre gagne pain.

A côté de la Lutte des Classes et des conséquences qu’elle entraînait, une autre observation ne tarda pas à s’imposer à moi. Un grand nombre d’individus tentent de sortir de la masse des travailleurs, ils s’évertuent à affirmer leur personnalité. C’est parfait, et sans doute le temps viendra où chacun sera un artiste ou un bon artisan dans une branche quelconque. Seulement, les conditions actuelles font que beaucoup de ces hommes agissent de telle sorte que leur action dépose autour d’eux le germe des réactions qui détruiront leur œuvre. Devenir riche. Se lancer dans le commerce, savoir se restreindre pendant des années pour devenir « indépendant ». A côté d’un bon point de départ et d’un peu de chance, que de bonnes qualités nécessaires : initiative, esprit d’organisation, travail acharné ! Mais attention à l’esprit « commerçant ». Ce n’est sans doute pas bien grave tant qu’il ne s’agit que du petit boutiquier, restant strictement dans le cadre des lois. Quantité de gens font honnêtement leur petit métier, mais aussi ne dépasse guère une honnête médiocrité.

Pour aller plus loin, pour pénétrer dans le haut négoce, il faut avoir endurci son cœur, appris à écraser à droite et à gauche ses concurrents moins chanceux tendus à la limite des ressources du Code. J’exagère peut-être ; ce qui est certain, c’est que devenir riche vous place dans un monde à part. Vous vous entourez d’un mur d’indifférence.

Devenir puissant. Il n’est pas besoin de reprendre ici la critique de l’atmosphère des politiciens. Elle comprend, certes, beaucoup d’honnêtes gens, des hommes bien intentionnés, d’autres intelligents. Mais il faut se sentir bien sûr de soi-même pour chercher à se hisser sur le pavois. L’insuffisance et la suffisance éclatent aux yeux en regardant les arrivistes et les arrivés. Et il y a des défauts plus graves. Qui se souvient encore des puissants de la génération précédente ? si ce n’est pour se remémorer leur incapacité dans une branche ou dans l’autre. Devenir puissant, c’est exposer ses tares et les rendre incorrigibles ; elles n’eussent pas porté à conséquence dans le monde des petites gens.

Devenir savant. C’est déjà beaucoup mieux, à condition que ce ne soit pas pour « se faire un nom », que l’on soit guidé par l’amour désintéressé de la recherche et des résultats scientifiques. Tous les professeurs « arrivés » ne répondent pas à cette définition et beaucoup d’entre eux font preuve d’une grande pauvreté en culture générale.

Devenir artiste. Dans ce domaine, la poursuite d’une individualité est généralement sans arrière-pensée. Et il est rare que l’artiste suscite les mauvais sentiments autour de lui, à moins qu’il ne soit parvenu dans les sphères académiques.

En résumé, l’égoïsme individuel est indispensable à quiconque possède un cerveau, mais il ne sera exaucé et de jouissance durable que s’il ne blesse pas les égoïsmes des alentours. L’égoïsme à un à deux, l’égoïsme familial ne sera efficace que s’il est intelligent, que s’il s’inquiète affectueusement du milieu ambiant.

De très bonne heure je crois m’être rendu compte que l’art de se conduire dans la vie était le résultat d’une expérience qui dure depuis des milliers d’années, des millions d’années, d’une expérience plongeant chez nos ancêtres animaux.

Combien a-t-il fallu de générations successives pour que deux chasseurs poursuivant la même bête, au lieu de se considérer comme ennemis, s’avisent de s’unir en un même effort ? Pour que la notion de coopération, du travail en équipe, se substitue à celle du « chacun pour soit » ? A toutes les époques, sans doute, les deux conceptions ont existé côte à côte. Il y a, certes, toujours eu la tourbe des individus à faible intellect, à faible volition, mais il y en a eu d’autres aussi, comme aujourd’hui, qui comprennent ceci ou cela, qui veulent ceci ou cela.

Et parmi eux qui pensent à s’élever aux dépens des autres, qui sentent en eux-mêmes des facultés de dominateurs,, qui veulent « réussir » par devers et contre tous, beaucoup voient le succès répondre à leur tentative. Il y a chaque jour des malfaiteurs triomphants, des aigrefins qui meurent entourés d’honneurs, et dans la richesse.

Néanmoins, mon idée est que, dans l’ensemble des événements, dans la suite des âges, dans la multiplicité des tempéraments, la destinée de chacun des individus qui constituent l’humanité s’est réglée en grande partie par les amitiés et les inimitiés qu’ils se sont créées, par une infinité de petites contingences, de circonstances à peine pondérables. L’entr’aide chez les miséreux n’est point un mythe, c’est même un facteur essentiel de l’évolution, facteur qui joue de moins en moins à mesure que l’on s’élève dans l’échelle sociale.

Je me suis même hasardé à établir le phénomène sur une base mathématique. Si chaque génération a le vague sentiment que la majorité des adeptes du « chacun pour soi » finit mal (disons un peu plus de la moitié – 501 contre 499), l’effet répété de cette proportion depuis l’époque de l’homme des cavernes (par exemple un millier de générations – 300 siècles) aboutit à l’impression qu’il y a avantage évident à ne pas sortir du rang par violence sur ses semblables, qu’il y a supériorité pratique du « chacun pour tous ». En effet, le rapport (501/499) élevé à la puissance mille, donne 982/18.

J’admets que cette théorie soit très discutable. Je la donne pour ce qu’elle vaut, mais c’est la mienne. Je dis que ce sont les évènements qui forgent notre morale. Des paroles mémorables sont placées dans la bouche de quelques philosophes, comme Confucius, Sakia-Mouni, Ezéchiel, Epicure, Jésus. Nous pensons suivre leur enseignement, nous les utilisons comme porte-drapeau : en fait, l’éducateur réel est au profond de chacun de nous.

Résumons : impossibilité d’une coopération intelligente dans une société où règne l’esprit dominateur ; impossibilité d’une coopération intelligente dans une société basée sur l’appât de l’argent, donc impossibilité d’une coopération intelligente dans un Etat centralisé, où le Pouvoir forme le miroir aux alouettes de tous ceux qui visent à commander, où le Budget hypnotise toute la haute Finance. C’est l’Etat qui est le démoralisateur par excellence. Regardez en bas, dans un petit village, le concert des demandes de dégrèvements, d’allocations, de subventions. Que de sollicitations intéressées ! Et en haut… Je m’en voudrais d’insister. Là où il n’est pas le corrupteur direct, l’Etat est le protecteur des filous de haut vol.

Ce sont ces considérations qui ont fait de moi un anarchiste, un communiste libertaire comme nous disions autrefois, réunissant ainsi le communisme des choses avec la liberté individuelle des hommes. Nous comprenons par là une organisation efficiente dès la cellule initiale, une mise en commun du matériel, une coopération dans le travail une répartition des produits selon les besoins et les disponibilités, un développement de la personnalité. En somme, un déplacement de la Lutte pour la vie vers une sphère plus élevée. Au lieu de menacer les sources mêmes de l’existence la lutte s’engagera dans l’artisanat, l’art, la littérature la science et la pensée.

Cette doctrine, en outre, peut recevoir différents qualificatifs.

Elle sera tolérante envers les personnes. Peu importe que le voisin soit mystique ou bolcheviste, chrétien ou bourgeois, même fasciste, si son caractère lui interdit la domination personnelle et l’écarte de l’attrait des richesses. Nous avons des amis qui affichent des opinions contraires aux nôtres et qui se font estimer par une série de qualités qui les rendra des membres parfaits d’une société évoluée. L’important ne me semble pas que l’on professe telle ou telle doctrine, mais que la conduite de chaque jour soit compatible avec l’aboutissant de la thèse que nous présentons, celle d’une société d’entr’aide.

Elle est intolérante envers les institutions créatrices de démoralisation ou fondées sur une hiérarchie aveugle, exaltant l’inégalité par l’argent ou la soumission.

Elle est relativiste. Dans toutes les circonstances, nous cherchons à joindre nos efforts à eux dont l’action est susceptible d’amener un plus de liberté, à atténuer certaines misères, à ouvrir l’intelligence de tous. Moi, qui avais assisté à la « Semaine sanglante » et avais mon opinion sur le « petit Thiers » à sa mort, je me rangeai parmi les étudiants républicains, contre les élèves des Jésuitières. En 1914, des amis et moi avons jugé que le militarisme prussien était plus dangereux, immédiatement, pour l’humanité, que le capitalisme des démocraties. De nos jours, nous applaudissons au réformisme qui a instauré les 40 heures et les congés payés, ce qui permet, au moins, de soulever la question de l’organisation des loisirs.

Elle est absolue. Quoi qu’on fasse, quelles que soient les évolutions, il arrivera un moment où il faudra sauter le pas. Toutes nos répudiations de la violence n’empêchent pas que nous refusons de nous soumettre à la violence, que nous nous refusons à laisser écraser le faible sous nos yeux. En fait, nous sommes révolutionnaires.

La doctrine sera éclectique. Expliquons-le en parlant de l’éducation. Il est certain que la grosse poussée qui a déterminé les progrès de l’école primaire est indépendante de nos idées, bien qu’il ne soit peut-être pas déplacé de rappeler qu’un anarchiste authentique (James Guillaume) fut, dans la période héroïque, il y a soixante ans, un des conseillers les plus actifs de l’artisan principal de l’ « instruction publique, laïque et obligatoire ». N’oublions pas non plus l’œuvre de notre camarade Robin à Cempuis. Il y a, certes, une évolution générale qui va dans le même sens que les idées que nous émettons. Par exemple, le respect dû au cerveau de l’enfant, le désir qu’il se crée une personnalité par lui-même, l’horreur de tout « bourrage de crâne » se trouvent dans toute notre propagande depuis ses débuts.

Une remarque, pourtant, au sujet de l’instruction primaire. Il est acquis que l’on doit éduquer tous les enfants sans considération de classe… en France. Mais la démocratie française tique encore en ce  qui concerne les enfants arabes, berbères, malgaches ou annamites ; même les colons en leur majorité retardent autant que possible la création d’écoles dans la France d’outre-mer.

L’opinion publique s’est également mise en marche au sujet de l’instruction secondaire ; l’école unique est son œuvre. Mais là, l’idée dominante est encore bien loin du but que nous formulons : conduire chaque adolescent à un métier et à une culture générale. L’Homme et la Terre et plusieurs articles de notre périodique expriment mes idées à cet égard.

Cette doctrine, surtout, n’est pas figée en une demi-douzaine de dogmes. Elle est fondée sur la vie, toujours mouvante, à chaque instant créatrice de problèmes nouveaux. Elle se tient à distance de la politique dont le but est la prise de possession du Pouvoir, remède aussi dangereux que le mal. Elle a plus de confiance dans l’évolution de chacun des membres de l’humanité, mais, non plus elle ne se borne à crier : « Changer d’abord l’individu », en se lavant les mains des événements de chaque jour. Il faut, sans cesse, mener une vie double, dans le réel et dans l’idéal, se préoccuper de créer autour de soi les conditions susceptibles de modifier l’individu, considérer les possibilités en leur ensemble, ne faire absolument fi des expériences politiques, ni trop compter sur elles.

Plus que tout autre chose, c’est la ruée vers les « leviers de commande » qui sépare les anarchistes de la plupart des socialistes. Nous ne travaillons pas pour une heure, mais pour l’éternité ; notre point de vue est biologique, l’être agissant sur le milieu, le milieu sur l’être.

Notre propagande n’est à l’aise que dans la conversation. Un argument d’ordre général est bien souvent perdu. Pour convaincre un interlocuteur, il faut s’adresser ad hominem, savoir quelles critiques il prote sur les circonstances du moment, quel point de vue, sentimental ou logique, l’affecte le plus ; puis alors établir lentement le débat, ne pas en dire trop, ne jamais exagérer les maux dont on parle, bref, viser assez près de ses idées pour que le but puisse être compris, et s’en écarter assez pour qu’il en sorte une amélioration. Mais il y a aussi des cas tout différents où il faut savoir être impoli.

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Venons-en pourtant au Musée du Périgord noir et à son utilisation. La négation de l’Etat nous amène au problème de l’organisation de la société à partir de ses cellules de base, la commune, l’étendue d’un canton ou celle d’un arrondissement.

D’autre part, la science positive a fait une première approximation dans son étude du monde physique, la statistique une première approximation dans l’étude des humains. Parlant le langage mathématique, nous dirons que le premier terme de la connaissance de la nature a été établi, mais qu’il faut dégager les termes suivants. Si nous posons la question : « Comment l’homme peut-il s’organiser intelligemment dans le Sarladais ? », les données du problème seront toutes différentes que s’il s’agissait de la Beauce ou de la Thiérache, sans parler de districts de même importance en Argentine, Chine ou Soudan.

Il nous faut inventorier notre Sarladais, son sol, ses roches, sa faune, sa flore, ses eaux, son atmosphère, sa part de soleil, de pluie, de vent ; puis sa population, son histoire – qui remonte très loin – ses occupations, ses facultés artistiques, scientifiques et littéraires. Etudier ensuite les relations du pays avec les régions voisines, voir sa sphère d’attraction et les débouchés de son activité.

A cette analyse locale de la nature dans tous ses aspects et de la vie dans toutes ses activités, il faut joindre la synthèse humaine, le tableau entier de l’Homme et de la Terre dont le Sarladais n’est qu’une cellule élémentaire, aller du microcosme au globe et du globe au microcosme, du détail à l’ensemble et revenir de l’ensemble au particulier.

Le Musée, en son état actuel, en répond à ce programme que d’une manière fragmentaire. Le local comprend une salle haute, octogonale, d’où l’on jouit d’une vue étendue, et deux étages intermédiaires, aménagés en bibliothèques, lesquelles sont encore assez pauvrement garnies. La forme de la grande salle a dicté la répartition des documents en huit branches : Cosmographie, Géographie, Géologie et Climat, Préhistoire, Période historique, Flore, Faune et Homme, Arts et Industries, Autres Activités. Sur la centaine de panneaux disposés alentour, une soixantaine seulement sont occupés : cartes, diagrammes expliqués, photographies. Les branches les plus pauvres sont : Géologie, Flore et Faune, Arts et Industries. Quelques modèles, reliefs et collections sont groupés au milieu de la salle. Enfin, quelques œuvres, toutes relatives à la région, ont été présentées par des artistes de passage ou autochtones.

Il a été dit ailleurs et je le répète ici brièvement qu’un tel musée peut intéresser spécialement deux catégories de personnes. D’abord, la jeunesse locale sous la guidance de ses instituteurs, ou par curiosité personnelle, pour quelques jeunes gens qui ont le goût de l’étude et cherchent à acquérir des connaissances dépassant le niveau de l’école primaire en ce qui concerne la nature et l’homme. Puis aussi les visiteurs du dehors qui, ayant une instruction générale ou même étant des spécialistes d’une science, seront frappés par un aspect particulier, par un faciès sarladais qui ne leur est pas familier. J’émets donc un double espoir : que le Musée réveille des facultés latentes d’observation chez quelque adolescent, qu’il fournisse à quelque savant l’occasion d’un champs d’étude.

Nous voyons donc qu’il s’agit d’une tranche de « Géographie humaine », comme on dit aujourd’hui. Officiellement, l’enquête s’arrêtera à la porte de la politique. On comprend très bien pourquoi. Néanmoins, il est aussi logique, aussi intéressant de se demander ce qui, dans une population déterminée, l’incline pus ou moins vers des idées nouvelles, ou plutôt, ce qui touche certains éléments d’une certaine manière et ce qui maintient les autres dans les anciennes allégeances. Ce sera généralement par l’étude de la teneur des terres que cette question pourra être abordée, mais c’est là un sujet délicat que nous reprendrons plus tard.

Il est à peine nécessaire de remarquer que le choix du Périgord noir est entièrement fortuit. Les hasards de l’existence m’ont amené dans la région et il y a eu adoption réciproque. D’autre part, il faut remarquer qu’il y a cinquante ans peut-être, il eût été imprudent d’établir un pareil centre, comme si la région choisie était considérée comme supérieure à celles qui l’entourent. Aujourd’hui, il n’y a plus de crainte d’offusquer ni Quercy, ni Nontronais. On pourrait discuter sur l’étendue du territoire englobé dans cette enquête ; ce me semble sans importance en ce moment.

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Voilà donc, pour commencer, un centre de recherches pour les choses telles qu’elles sont, un centre d’études statiques. Mais, abandonnant le Musée pour un instant, il peut être permis de laisser vagabonder son imagination et de se dresser un programme dynamique. Le premier point sera, par exemple, d’étudier les améliorations possibles pour l’utilisation du sol. La place de l’industrie dans un monde évolué se dessine maintenant avec une certaine netteté. On voit les ouvriers appuyés sur la machine, les techniciens travaillant au laboratoire, les syndicats déléguant un directeur responsable. La distribution et la consommation suscitent encore des projets contradictoires. Tout de même, les grandes lignes de ces organisations se dégagent peu à peu.

La transformation de l’agriculture est encore à peine effleurée et c’est là le souci principal de l’équipe qui publie Plus Loin. En premier lieu, il faut tabler sur l’aide limitée que l’industrie apportera sous forme de machines, d’engrais et d’artisans de tous ordres. Puis, parlant à mon point de vue personnel, je dirai que le problème agricole doit s’appuyer sur ce qu’il y a d’essentiel – de logique et d’éternel – dans le sentiment de la propriété individuelle et, par là, amener une amélioration, dont le paysan lui-même sera le premier bénéficiaire.

Amour de la terre, avenir des enfants, assurance du vieil âge, désir d’être son propre maître, forment le point de départ. Ajoutons-y : garantie contre les intempéries, crédit illimité pour reconstruction de l’habitation, pour l’utilisation des machines, exemples constant de champs d’expériences, aide de techniciens pour les sols, les cultures, les vergers, les futaies, les domiciles et dépendances, les animaux. Faire profiter d’abord le paysan des progrès de la science et de la solidarité universelle sera sans doute le moyen de l’amener un jour à la culture en équipe (chacun ayant, bien sûr, son jardin individuel) et à l’entente avec le consommateur, ce qui soulagera sa peine et rendra ses intérêts solidaires de ceux de la nation tout entière.

Un autre problème essentiel est celui de l’impôt, de cet argent qu’on a tant de peine à rassembler et qui disparaît si mystérieusement. En réalité, toute la question se résume dans la clarté des transactions. Tout homme sensible admet parfaitement de payer pour les commodités qu’il réclame, par exemple, pourvoir aux besoins de l’école locale et y ajouter un taux raisonnable pour les grandes écoles (50% ? 100 %), subvenir aux frais des cliniques et hôpitaux, entretenir les chemins vicinaux et y ajouter une proportion déterminées pour les grandes routes. Le premier pas dans la voie d’une administration efficace, c’est qu’elle habite en une maison de verre.

Par quoi et comment les anarchistes pensent-ils remplacer l’Etat omnipotent et irresponsable. L’éventualité est encore assez lointaine et les opinions personnelles différent encore amplement. Pour moi, reconnaissance que certaines questions ne peuvent être traitées utilement que dans le cadre dit actuellement national (ou même international), par exemple les réseaux des grandes voies de communication, des ports maritimes et aériens, l’utilisation des cours d’eau, de la force des vagues et de la marée – tandis que la chaleur solaire et le vent peuvent être captés localement – je compte sur des commissions élues, à mandat de brève durée ; chacune à compétence strictement limitée et à budget indépendant, choisissant un « dictateur » pour la branche dont il s’agit, avec responsabilité et initiative à tous les degrés de l’organisation, pour des gestions temporaires. Les domaines à gérer de telle sorte seront, par exemple : Approvisionnement, Distribution, Education, Hygiène, Travaux publics, Statistique, peut-être d’autres encore, avec des organes de coordination.

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Au point de vue de l’intérêt général, il est évident que ce Musée du Périgord noir n’est pas un organisme important, c’est une manifestation réalisée par un individu selon ses capacités, entièrement en dehors de l’Etat, un exemple d’ « anarchie constructive ». L’ayant amené à un certain point, je le passe en d’autres mains qui en feront ce qu’elles voudront. Non que je me désintéresse de son développement, mais parce que je me sens incompétent dans une série de branches de activités humaines. Une initiative ayant joué, c’est à la coopération de continuer son œuvre.

Il est parfaitement normal que l’on méconnaisse les motifs qui ont guidé ma conduite effacée ; si je n’ai pas tenté de devenir une personnalité importante, c’est probablement que je m’en suis senti incapable. Le fait est que, toute ma vie durant, mon programme individuel a été de me comporter en citoyen tout-venant, en membre ordinaire d’une société sans maître et sans argent.

P. Reclus
Plus Loin n°156, avril 1938