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De la Liberté Considérée comme une Inquiétude

Ce n’est pas en vain que l’expérience agit comme pierre de touche de nos opinions ou facteur de rectification de nos erreurs. Elle enseigne toujours quelque chose à quiconque ne se réfugie pas dans l’aprioritique, dans le préconçu.

Déjà, dans ma pensée, j’ai rompu avec l’équivoque. Cette rectification subjective, élaborée par la prédisposition, l’analyse et l’expérience, répond à un apport copieux de vérité, de clarté et de certitude de mon cerveau, et de là à mes idées. Par exemple, je ne considère plus la liberté comme une aspiration future, comme un projet dont la réalisation prendra place dans l’avenir, au delà de notre vie personnelle, dans le lieu abstrait que prophétise l’hyperbole rédemptoriste ; comme un état social de bien-êtres collectifs et construit dans des siècles ou des années sur nos tombe…

Or, savez-vous qui a le mieux signalé les nuances de cette heure intense de luttes spirituelles ? Max Stirner. Et qui les a rendues plus claires et plus assimilables ? John Henry Mackay. La genèse des opinions définitives de Carrad Auban, le personnage inconséquent de Les Anarchistes, se retrouve dans l’expérience de la sélection, qui confond et emplit son esprit de doutes, d’incertitudes et de luttes terribles – et cela jusqu’à ce qu’elle aboutisse, cette sélection, à un sommet de sérénité et d’équilibre spirituel, à un point élevé de vérité et de justice.

Il est évidemment certain qu’à l’origine nous désirons tous la transformation d’un milieu qui prohibe presque absolument le développement individuel. Mais quand nous pénétrons dans la catégorie des résolutions et que nous entendons rendre consistants nos désirs;  quand nous prétendons les réduire en idées accessibles à d’autres hommes, - à ceux qui se trouvent hors de toute aspiration libératrice – nous nous sentons perplexes : nous ne savons quelle orientation donner à nos efforts, dans quel sens employer notre volonté, jusqu’où diriger nos pensées, quelles formes donner à nos volitions – bref dans quelle direction lancer nos activités.

Généralement, les hommes se prononcent en faveur d’idées d’ordre abstrait et extra personnelles, d’aspirations générales intéressant l’avenir ou de réformes assez innocentes à réalisations actuelles. Rapidement, sur ces erreurs on érige un système de doctrines, un parti, une secte. On établit alors – conséquence obligée de toutes les idées extra personnelles – une théorie aprioritique en vertu de laquelle on aboutit à la liberté aprioritique forcée des autres ; de ceux qui n’ont pas épousé et n’épouseront jamais ces idées.

C’est parce que l’on voit seulement l’extérieur des faits et des choses. L’ouvrier se lamente-t-il de sa situation précaire ? – Qu’on fasse une loi ou qu’on organise une société de résistance. L’ouvrer clame-t-il ses misères ? – Qu’on détruise le système capitaliste ; il n’y a qu’à socialiser la propriété ! Le citoyen se plaint-il des maux de l’autorité ? Qu’on réforme ou qu’on abolisse l’Etat.

Je ne trouve rien à redire, – loin de là, – à ce que l’homme-ouvrier ou l’homme-citoyen se dresse, même de la manière bornée et inintelligente dont il le fait, – contre les exploitations et les tyrannies du milieu social. Mais, dans les termes où le problème se trouve posé, les « rédemptoristes » sont incapables de savoir si dans la bouche des ouvriers ou des citoyens le mot liberté représente un propos délibéré ou une inquiétude vague.

A quelle altitude de liberté personnelle n’aurions-nous pas atteint si ce qui n’a toujours été qu’inquiétude plus ou moins passagère, plus ou moins énergique, eût été, au contraire, un effort persistant de volonté individuelle ?

Les révolutions, les changements de régime politiques, les convulsions populaires, etc… dénotent seulement le point culminant de cette inquiétude, inhérente à la nature des hommes comme à celle des peuples.

Aujourd’hui on semble avoir fait de l’aspiration vers la liberté une revendication définitive. Mais, en réalité, qu’on s’en trouve éloigné !

On a formé, certes, des idées arrêtées, exaltées déjà à la catégorie de dogmes ; – des groupes de gens dont les mouvements sont « programmés », prévus d’avance ; – des associations et des partis doués d’une existence permanente, laquelle se prolonge comme s’ils devaient durer éternellement. Partout, en effet, le substantif liberté palpite sur les lèvres. Mais étant donné que pour son interprétation il y a autant de critères que d’individus, les conceptions particulières se multiplient indéfiniment. Qu’est-ce que la liberté ? Théoriquement, un ordre de choses uniforme, bien que cela semble paradoxal ; pratiquement, une aspiration pluralisée de par sa nature.

Pour le catholique, la liberté de l’homme consiste dans la survivance de ses croyances ; pour le socialiste, dans le gouvernement collectif des choses ; pour maint prétendu anarchiste, dans la Révolution Sociale, qui libère tout autant celui qui veut être libéré que celui qui ne le veut pas.

Qui s’est arrêté pour réfléchir que la liberté ne pas être une chose abstraite et du domaine de l’avenir – le résultat d’une circonstance collective ; – qui a réfléchi que la liberté est uniquement un mode individuel de vie et d’activité, d’application immédiate, qui ne dépasse pas notre fin ?

Le coefficient de tout cela, c’est qu’en vérité il n’y a pas d’hommes libres. On rencontre même difficilement quelqu’un ayant élevé l’inquiétude de la liberté au niveau d’une règle de conduite particulière. Où se trouvent les hommes qui n’ont pas converti la liberté en un objet abstrait de culte ? Il y en a, certes, mais on ne les rencontre pas sûrement dans nos troupeaux de parasites et de débiles…

La démonstration la plus évidente de tout cela nous est fournie par les agglomérations ouvriéristes, socialistes, politiques, religieuses. Un rédempteur sous-entend l’existence de cent, de mille individus sans aptitudes ni volonté pour réaliser un effort d’autonomie, principe d’une liberté bien entendue. Cette forme de parasitisme est une manifestation aiguë d’impersonnalité et d’esprit grégaire, chose bien opposée, certes, à tout concept de liberté.

Que signifie pour ces êtres ce mot « liberté », sinon une nouvelle religion ? – Que peuvent éprouver d’autre, ces hommes, qu’une vague inquiétude engendrée généralement par leur malaise économique ? A quelle espèce de liberté aspirent-ils, eux qui ne font pas un effort pour leur propre compte ?… C’est à d’autres qu’ils confient le travail de leur émancipation…

Sans nul doute, pour la grande partie des hommes, la liberté est une inquiétude et elle le demeurera tant qu’on la considèrera comme une chose extra personnelle, dépendante du milieu.

A cette absurde théorie, nous opposons notre point de vue anarchiste qui considère la liberté comme la conséquence d’un travail opiniâtre, d’une activité constante et sereine de l’individu pour annuler et limiter les influences et les dominations du milieu, ainsi que par la prédominance inexplicable des situations économiques.

Mais pour cela – comme le dit notre ami E. Armand : – « Il faut vouloir en premier lieu être libre ».

Angel Pumarega-Garcia
Par delà la Mêlée, mi-janvier 1917


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