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Impérialisme et Individualisme

Parmi tant d’autres choses, la guerre a révolutionné la mode, les costumes militaires de l’Entente tendent au gris et y persistent. De même, sur les cerveaux humains, une patine s’étend qui embrume tout horizon de pensée. Et plus la guerre continue, plus s’épaissit cette uniformité opprimante. Pour jouir du spectacle merveilleux des couleurs, évocateur de pensées, besoin serait de s’enfuir vers l’Orient plus lointain, sacré et vierge. Ou encore de rêver ; mais voici que l’isolement nécessaire manque aujourd’hui que toutes les activités humaines se mécanisent, se polarisant à l’entour de ce but immanent : la guerre.

Quand ce n’était pas l’état de guerre, on pouvait vaguer mentalement et même appliquer ses efforts à des buts qui semblent aujourd’hui étrangers à l’humanité elle-même. La vie intellectuelle et industrielle des vieilles nations de l’Europe était secouée de frissons d’énergie renouvelés qui attestaient l’éternel renouveau de l’esprit d’initiative, le génie jamais assouvi des races. C’était un jaillissement ininterrompu d’idées et de lumières, de machines et de sons, qui embellissaient le monde et anoblissaient la vie.

Mais voici que nous nous sommes rendu compte du sort qui nous attendait tous, que nous avons compris quel ennemi occulte dominait notre destin ! Heureux ceux qui sont morts dans la pleine illusion la presque complète réalité de l’idée.

L’histoire est une alternance continuelle de domination, Féodalisme et Impérialisme s’équivalent en ce sens qu’ils ont de commun le but de détenir, incontesté, un sceptre de puissance presque divine. Quelquefois les diverses incarnations de cet esprit de domination se sont trouvées en concurrence :  elles se sont combattues ; elles se sont opprimées – mais jamais l’une n’a nié l’existence de l’autre. Le droit qui appuie la main sur le glaive, voilà le symbole sacré de tout pouvoir constitué.

Au cours des siècles se sont manifestés de splendides exemples de révoltes, lesquels ont rendu témoignage à l’irrépressible aspiration vers la liberté qui gît, latente, au sein même des peuples subjugués. De Spartacus à Frédéric Adler, court un passage immense, gigantesque, qui embrasse les communes du Moyen Age, la grande Révolution et autres événements non moins significatifs ; comme de l’Empire romain à l’agression allemande s’échelonnent les Croisades, l’époque napoléonienne, et les expéditions coloniales.

Ce sont là les grands faits historiques qui marquent les époques que les foules ignorantes contemplent avec stupéfaction. Pour ce qui nous concerne, ces événements confirment uniquement la vérité incontestable de nos enseignements.

Il y a toujours eu des rebellions, parce qu’il y a toujours eu des dominations. Pouvoir militaire ou autorité spirituelle – l’un et l’autre tiennent en lisière la liberté considérée en elle-même et l’homme considéré comme individu pensant. Mais la source originale de la maîtrise n’est pas dans la forme.

Nous avons vu et nous savons qu’à travers les âges, l’esprit de rébellion a serpenté inlassablement – que dans tous les régimes établis, son essence se manifeste de suite. A vrai dire, il est – tout comme son antagoniste – quelque chose d’immatériel qui échappe à toute classification comme à toute contrainte.

Il ne faut pas en conclure qu’il soit inaccessible au point d’échapper à l’entendement humain. Il n’est rien de divin dans ce qui se peut concevoir. Nous sentons, nous subissons la force asphyxiante du pouvoir – nous vivons, nous percevons par intuition la force de la liberté.

Les hommes se courbent sous une autorité qu’il ne sert à rien de maudire. Ce monstre s’appelle Impérialisme. Mais il n’est pas seul et il ne se présente pas toujours sous un aspect redoutable – il se montre souvent peint des couleurs les plus vives afin de mieux fasciner les simples. Les peuples le revêtent des vertus supérieures qu’il ne possède pas, le caressent dans leurs songes comme un don divin. C’est par là uniquement qu’il est dangereux. Il tue, massacre en grand, autant qu’il le peut, ses fidèles ; déchire sans cesse, continuellement, ses négateurs, ses adversaires par excellence, qui le connaissent, l’ont découvert et dénoncé : les individualistes. Individualisme et Impérialisme sont en effet antinomiques en esprit et en essence, comme le sont l’être et le non être, la vie et la mort.

Démocratie, Socialisme, Anarchisme sont également des conceptions antiautoritaires ; elles contiennent le germe de l’esprit anti-impérialiste : mais il se trouve EN PUISSANCE dans l’individualisme. Ces idéalités-là ont surtout des fins de forme, elles se réalisent dans la quantité ; cette doctrine-ci s’incarne dans l’essence, se manifeste dans l’individu même. La raison, naturellement, distingue, discute et analyse, mais comme aujourd’hui elle a vu se former un impérialisme démocratique en opposition granitique avec l’impérialisme militaire, elle peut, pour demain, prévoir d’autres impérialismes sociaux non moins féroces à combattre – des impérialismes visant, pour des fins toujours méprisables, à de nouvelles hégémonies.

L’Impérialisme en soi se base sur la discipline – l’individualisme signifie essentiellement rébellion.

Impérialisme et devoir sont inséparables : devoir de l’obéissance, devoir du sacrifice jusqu’au crime de la guerre, jusqu’au suicide matériel de soi-même. Par contre, individualisme et droit s’entre pénètrent : droit de vivre et de n’être point contraint à faire ce qui vous paraît mal : liberté de disposer de sa propre personne. Dans ces distinctions substantielles nous rencontrons : – d’une part, l’homme-objet, machine-automate, matérialisé jusqu’à l’abrutissement de sa raison en vue de fins incompréhensibles, inutiles, étrangères à sa raison – d’autre part, l’individu élevé par la force de sa volonté jusqu’à la valorisation de soi-même, jusqu’au but immédiat d’affirmer la victoire de sa pensée consciente, qui est une morale et une philosophie de la vie.

L’impérialisme a besoin de grandes masses sans volonté, pour s’en servir comme instruments.

L’individualisme se base sur les personnalités isolées, qui, à leur tour, répandent autour d’elles la connaissance de leur supériorité. L’un domine, l’autre libère. L’un tue, l’autre vivifie. Celui-là détruit, anéantit ; celui-ci édifie, crée. Le premier abrutit, le second élève. Impérialisme est synonyme de stagnation, passé. Individualisme veut dire énergie, avenir. Liberté et esclavage ; génie et tradition ; beauté et laideur sont les contraires qui dérivent des deux conceptions antagonistes.

Mais peut-il exister un individualisme politique ?

Nous avons vu comment l’impérialisme en soi a toujours existé, comment il s’impose, malgré ses évolutions ; nous voyons comment il cherche à asseoir ses bases dans la société se travestissant en Démocratie, en Capitalisme, en Industrialisme. Nous savons comment son contraire, qui le nie radicalement, reste purement et simplement l’individualisme. Si l’un persiste, il est logique que l’autre résiste ; si celui-là se transforme, force est que celui-ci aussi se développe ; enfin, si l’impérialisme se prévaut de la politique, s’il y prend une place prépondérante, il est naturel que l’individualisme le suive, afin de ne jamais le laisser maître incontesté, mais de le combattre toujours en face.

Les résultats peuvent être très divers. Mais si l’expérience doit nous servir de guide, nous sommes en droit de dire que si dans les Partis et dans les Organisations on avait fait moins de popularisme, moins de sociétarisme et plus d’individualisme ; – si on s’était acharné à faire plus de consciences et moins de moutons ; si on avait lu et interprété davantage Stirner, Nietzsche et Tolstoï – et même Garibaldi, Bakounine et Hugo – nous ne disons pas que la guerre n’aurait pas éclaté, mais nous serions un plus grand nombre à lui être contraires, à la nier sérieusement.

Ceci dit pour affirmer la portée morale, pratique, supérieure d’un individualisme social bien entendu, qui découle des œuvres les plus hardies et les plus géniales de nos penseurs comme de l’enseignement des faits. Simple affirmation pour l’heure, car si l’époque actuelle est celle des concepts idéaux, d’autre part le moment ne convient pas pour les développer librement.

G. Monanni
Par delà la Mêlée, mi-juillet 1917


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