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Une Année de Combat

Je ne veux ni donner ni recevoir de lois.
DIDEROT

I

Ce n'est pas sans dessein que je choisis comme épigraphe cette essentielle déclaration de Diderot. Elle résume à miracle les tendances des esprits libres de ce temps ; elle formule aussi le concept qui régira l'avenir. Quiconque voudra bien se rappeler les polémiques et les actes marquant de l'année écoulée y notera deux faits capitaux : d'abord la scission définitive entre les respectueux la Règle, les Croyants de tout ordre, les Traditionnistes de tout acabit d'une part et les Individualistes d'autre part ; ensuite chez ces derniers la volonté très nette de l'action — en avant.

Jusqu'à cette année, les efforts étaient épars, circonscrits à l'évolution esthétique et, par conséquent, l'émancipation des intelligences jeunes - les seules qui puissent rationnellement nous intéresser — n'avait lieu que dans le domaine de l'art. Or notre objectif étant : la libre synthèse des facultés intégrales de l'homme, et notre moyen : la destruction représentatives d'Autorité, nous avons élargi notre cadre. D'un accord instinctif, nous avons attaqué non seulement l'Autorité esthétique mais encore l'Autorité morale ; nous avons sapé, chacun dans la mesure de nos forces, les recettes préconisées par les Maîtres de la littérature et les préceptes édictés par les Sages officiels. Notre travail fut surtout de démolition et de purification.

Cette action commune eut lieu sans que personne se soit donné comme chef, sans que personne non plus se soit reconnu disciple. Il n'y a eu ni mot d'ordre ni programme solennel — l'action seule a triomphé par le libre jeu des individualités. Des résultats sont acquis : la fondation du théâtre de l'Œuvre, la fondation du groupe de conférenciers l'Idée nouvelle, etc.

Je crois qu'il n'est pas exagéré d'admettre comme significatives ces différentes manifestations ; je crois que ces efforts, mus par l'idée de justice, dirigés contre l'Ignorance et l'Iniquité contribuent à préparer l'aurore prochaine — la libre humanité.

II

Il serait oiseux de citer aucun nom (I). Qu'on lise nos livres, qu'on feuillette nos revues, partout on trouvera les signes évidents de cette insurrection des seuls intellectuels de notre bourbeuse époque. Ici, l'affirmation violente de la beauté libre ; là, l'ironie acérée ou le sain rire vengeur à l'encontre de ces vieilles femmes cacochymes que sont nos agonisants Chers-Maîtres ; ailleurs, de sonores coups de fouet sur l'échine des thuriféraires gâteux de cette fin-de-siècle qu'il est normal d'étiqueter : le Crépuscule des Muffles. Enfin, lorsque des personnages officieux sont venus timidement nous dire : « Mais vous ne croyez plus à rien… quelle besogne faîtes-vous donc ? » nous leur avons répondu : « Nous croyons à l'Homme, nous faisons ce que nous voulons. » — Et les porteurs d'encensoir et les marchands de panacée sociale et les Pontifes du respect ont eu peur car il leur semblait entendre gronder les premiers accords d'une formidable Carmagnole orchestrée par des Wagner qui seraient des Jacques.

III

Trois faits me reviennent en mémoire qui peuvent servir à illustrer ce procès-verbal de la pensée jeune en 93.

Le soir du banquet de Toute la Lyre, un peu avant qu'on se mît à table, quelqu'un vint demander à l'un des organisateurs si l'on avait désigné les places.

- « Pas du tout, lui fut-il répondu, à quoi bon ? Chacun se mettra où il voudra.

- Cependant, objecta l'autre, il faudrait faire une table d'honneur.

- Vous croyez ?… Alors tirons-là au sort.

- Mais non, mais non ; il y a des situations acquises, des susceptibilités à ménager.

- Ma foi, je n'y entends rien… Ecoutez, donnez-moi une liste des Situations et des Susceptibilités ; nous arrangerons cela ».

Ainsi fut fait ; il y eut une table d'honneur suffisamment garnie de Situations et de Susceptibilités (II). Quant aux autres convives, ils se placèrent à leur convenance — tout n'en alla que mieux.

L'autre fait est d'un ordre différent.

Une nuit d'émeute. Les flammes vacillantes d'un kiosque embrasé éclairaient assez lugubrement la chambre où Ils étaient réunis. Ils étaient une douzaine, sales, les vêtements en lambeaux, épuisés par cinq jours et cinq nuits de lutte contre les agents gouvernementaux. Plusieurs sommeillaient sur un divan ; d'autres causaient par phrases rares. Un tout jeune homme saignait d'une large blessure à la tête ; on le pansait et il geignait doucement. Un poëte debout devant la fenêtre, le front appuyé aux carreaux se récitait des vers à mi-voix. — Sur la table, des armes pêle-mêle.

Quelqu'un entra précipitamment et dit : « La majorité des syndicats ne veut pas descendre dans la rue ».

Il y eut un silence — puis un autre demanda : « Y en a-t-il qui veuillent se battre ? »

- Un certain nombre ; mais la plupart ne suivront pas… Ils ne veulent pas tenter de reprendre la Bourse du Travail… Ils disent que leurs députés rédigent une protestation.

- Qu'importe ! allons quand même de l'avant… les faubourgs sont en rage et se lèveront.

- Encore une fois, la majorité ne veut pas bouger… on leur prêche la légalité — et ils obéissent à leurs députés. »

Une discussion s'engagea où revenait toujours cet argument que la majorité n'osait rien entreprendre. En vain quelques-uns proposèrent de continuer la lutte en faisant appel aux hommes de bonne volonté, en vain représentèrent-ils qu'on pouvait employer les moyens extrêmes, la majorité de l'assemblée décida qu'on resterait cois…

L'autre soir, à l'Œuvre, tandis que l'Ennemi du peuple invectivait magnifiquement la « majorité compacte » je me suis souvenu de cette nuit.

Le troisième fait est plus sombre.

Peu après la ribotte offerte aux Kalmoucks.

Il y a peu, un poète rencontra un socialiste, grand péroreur de réunions publiques, grand suiveur de M. Guesde. La grève des mineurs du Pas-de-Calais venait de finir, laissant après elle le désespoir, la misère et la faim.

« Eh bien ! dit le poète, vous avez fait de la belle besogne là-bas. Vous avez organisé force réunions, vous avez pris force résolutions, imprimé force délibérations, voté des tas d'ordres du jour ; vous avez fait élire des présidents, des représentants, des députés, des délégués : vous avez prêché les bras croisés devant la lance des dragons et l'arrogance des patrons… Superbe résultat : les mineurs vont crever de faim tout l'hiver.

- Vous êtes drôle vous, répondit le possibiliste, qu'auriez-vous fait à notre place ?

- J'aurais dit aux mineurs : vous n'avez pas besoin de nommer des délégués et des députés. Agissez vous-mêmes.

- Mais mon cher, nous avons cinquante députés à la Chambre ; nous en aurons toujours d'avantage. Si les ouvriers restent disciplinés, nous pourrons bientôt faire la conquête des pouvoirs publics et organiser le travail. Que voulez-vous de plus ?

- Mon cher, toutes ces formules je les qualifie : bavardages de dirigeants — et ce n'est pas en bavardant qu'on fait une révolution. Or je ne veux pas plus me courber devant la blouse de M. Thivrier que devant la redingote de M. Carnot ou devant la soutane de M. d'Hulst.

Je ne veux ni gouverner ni être gouverné. Aussi quiconque me parlera de conquérir le pouvoir me semblera toujours un grand scélérat ou un grand niais : le pouvoir c'est l'autorité — et la seule autorité que j'admette est de moi-même sur moi-même ».

IV

Ces trois épisodes qu'on traitera si l'on veut de faits-divers me suffisent à déterminer la façon de penser des intellectuels jeunes en l'an de ténèbres 1893. Baissons le rideau sur les cadavres et sur les meurt-de-faim ; il est vraisemblable que nous aurons à l'avenir d'autres tragi-comédies où ces deux éléments d'un état bien gouverné joueront encore leur rôle.

Durant l'année qui vient notre génération poursuivra sa mission de justice. Comme aujourd'hui, nous aimerons la Beauté pour elle-même sans la maquiller en salope à l'affût des gros sous, de la réclame et des faveurs autoritaires. Nous sèmerons pour la moisson libre ; nous nous efforcerons d'être des volontaires, des hommes complets, sortis enfin de cette enfance que l'on effrayait avec des Entités, — des idoles et des croquemitaines.

Plus que jamais nous œuvrerons pour l'intégrale liberté.

Adolphe Retté, 2 décembre 93
La Plume n°112, 15 décembre 1893

(I) Je tiens cependant à citer un article de M. Pujo, Indications nouvelles dans l'Art et la Vie, article plein de bonnes choses.

(II) Toutefois un Parnassien se plaignit de ne pas être placé à la droite du président.

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