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Zo d'Axa

Le mépris de la magistrature est la première phase de l'initiation au respect et à l'amour de la Justice — non pas la justice avariée et frelatée des marchands du Palais, mais l'immuable Justice qui rayonne au-dessus de atteintes et des flétrissures que chaque jour lui infligent ses prêtres corrompus.

Vrai fils de Montmartre, un peu bohême, perchant à quelque cinquième étage ; ayant pour compagne, là-haut, en lieu de toutou, une mignonne chèvre, Zo d'Axa, quand il fonda L'En-Dehors, était surtout un fervent des lettres, de la prose magiquement rythmée, exprimant avec les gloires et les fulgurances du Verbe la splendeur du Rêve évoqué en l'âme des impulsifs.

Une chronique d'une haute moralité, provoquée par une aventure de Tribunaux, éveilla les colères de la Neuvième et de ses pourvoyeurs.

Les roquets flairant un fauve de race, d'une audace rare, aboyèrent, voulurent mordre. Dédaigneusement Zo d'Axa se retourna. Puis considérant toutes les turpitudes de ces hommes, il s'indigna. Ainsi, c'étaient les magistrats, ces pantins, ces fantoches : comme les matamores des boulevards extérieurs, ils s'étalaient, la casquette sur l'oreille, et lâchement distribuaient, du haut de leur comptoirs, la prison aux faibles l'amende aux sans le sou…

A partir de cette journée, Zo d'Axa — comme les sincères, comme les clairvoyants, partisan de l'anarchie — se mit à l'œuvre, à grands coups de plume entreprit de démolir la société gangrene qui s'est jetée aux bras de ces Alphonses, les juges.

Il voulut réveiller les courages, flageller les veuleries. Et se lançant dans la mêlée, il sonna le clairon, à pleins poumons, pour rallier les hésitants, les ruer à sa suite. Vers l'assaut suprême.

Même dans la lutte il conserva toujours son allure superbement artiste, ne voulut que des armes richement ciselées, préférant à la massue brutale les engins triomphants qui éclatent et de leurs gerbes de feu éblouissent les regards.

Accablé naturellement par la rage des juges Zo d'Axa gagna l'Angleterre, ce royaume où s'est réfugiée la Liberté, expulsée de notre République. Atteint de nostalgies pour se distraire, il voyagea.

Après avoir été conduit hors des frontières d'Italie par les carabiniers romains, d'Axa rencontra en Orient un de ces résidents gagas qui cumulent là-bas les fonctions de policier, de torche-puissances et de contrebandier : le nommé Ledoulx, espérant par cet excès de zèle, obtenir quelque avancement, arrêta d'Axa, le brualisa, se conduisit en garde-chiourme.

Cet avide de liberté, ce buveur d'espace est aujourd'hui cloitré en quelque cellule de Sainte-Pélagie — un des rares hôtels où, par le temps qui court, on rencontre encore des honnêtes gens.

Zo d'Axa est condamné à deux ou trois années d'emprisonnemnet. Mais ceux qui l'ont frappé — avant l'expiration de ce délai — auront pris sa place dans la cellule, si vraiment existe — c'est ma dernière Foi — cette immanente justice des choses que Gambetta s'imaginait avoir découverte…

R.E.
René Emery, La Plume n°95, 1er avril 1893


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