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Œil clair, sagesse ou conscient ?

Le regard qui a vu enfin la vie une seule fois telle qu'elle est, c'est-à-dire la connaissance de notre subjectivisme, de notre coquille roulée par les flots, après l'abandon des calculs, des projets déçus, des espoirs qui ne se réalisent jamais, et que la vague entraîne au large, après les avoir jetés au sable.

Et l'Un qui veut vivre quand même, qui au plus haut de la lame crie encore, noyé crie toujours et subsiste aux tempêtes qui l'exaltent, et plus, au grand calme, notre ennemi subtil.

Finir par vivre. Le monde roule autour de toi, tu es juge et non plus partie. La foule t'entraîne dans le remous boueux de son héroïsme, de ses enthousiasmes, de ses passions. Qu'importe si ton cœur est mort, l'Un reste indifférent à la mort même.

Il y a recul de ton conscient, incapablement tu vois et juge les gestes de gestes. Si le point fut bien fait, la navigation sera heureuse. Le bâtiment a tellement craqué aux assauts de la mer, que l'Un, spectateur impassible, considère le spectacle, indifférent.

« Ainsi tu cries de besoin ? — Je t'ai déjà vu crier de besoin et tu vis. »

« Ainsi tu cries d'amour ? — Je t'ai déjà vu crier d'amour et tu vécus. Puisque aujourd'hui… le point est fait, adieu, vas.

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A un nouvel ami

Que tu es bon !

Tu m'offres ta vie, honteux de ne pouvoir faire mieux, tu m'offres ton passé, tes joies, tes maladies, tes espoirs fous et tes douleurs revivent en tes yeux d'aujourd'hui. Mais vois-tu, laisse les morts, tout cela n'est rien. Le souvenir n'est pas la vie, mais l'image de nos morts successives.

Il faut tuer chaque jour son père et sa mère pour vivre heureux, et ses amis et son amour. Ainsi Socrate pervertissait les jeunes Athéniens en leur apprenant la seule façon de vivre heureux.

Des poissons joyeux sourient dans tes yeux. Demain tu trahiras ton amitié, mais ce n'est que toi que tu trahiras. En livrant Jésus, Judas s'est puni d'une faiblesse.

L'intimité ne naît pas, elle est. Tu es une demoiselle de Samarkande que tu n'as jamais vue, et tu t'accordes amant aujourd'hui à moi avec l'acquis des autrefois.

Epuise le présent, exprime le suc, ne garde rien pour l'avenir qui vivra de ses propres forces, plus jeune et plus neuf d'être plus seul. Mais surtout tue chaque jour tes rêves de la veille.

Florent Fels
La Mêlée n° 28, 15 juillet 1919


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