Vous êtes ici : Le Grenier des Insoumis > L'Unique > Armand : Entretiens à Cœur Ouvert avec les Compagnons de l'Unique


Nietzsche et le Retour Éternel

Je ne hausserai pas le ton pour parler de la conception nitzschéenne du retour éternel. je ne la qualifierai pas, par exemple, d'idée angoissante, car elle ne suscite en moi qu'un sourire amusé. lorsqu'on est convaincu comme je le suis de la détermination de l'avenir et de l'automatisme de l'être vivant, même si ce dernier a l'honner de s'appeler l'homme, on ne se frappe pas à la pensée que la comédie humaine et le drame cosmique puissent se renouveler indéfiniment dans un univers à répétition.

Il semble bien que cette idée se manifesta comme un éclair dans l'esprit de Nietzsche, en 1881, alors qu'il était en Haute-Engadine, à Sils-Maria (1). Mais d'autres avaient parlé du retour éternel avant lui, à commencer par les pythagoriciens de Grande-Grèce. Au XIIIème siècle, Siger de Brabant l'enseignait. Chez les modernes, la question fut évoquée avant lui par Henri Heine dans une relation de voyage ; par Auguste Blanqui, le révolutionnaire, dans La Vie par les Astres, livre écrit en 1871 dans la prison de Belle-Ile, et par le docteur Gustave Le Bon, dans L'Homme et les Sociétés, publié en 1881. Toutefois, aucun de ces écrivains ne traita le problme scientifiquement : chacun d'eux le considéra comme un thème de littérature poétique et philosophique.

Nietzsche n'eut vraisemblablement pas connaisssance des idées émises par ses devanciers sur ce sujet. Il nous serait d'ailleurs indifférent qu'il eût tenu cette conception de quelque autre penseur : ce qui est intéressant, c'est l'aspect sous lequel il l'envisagea, l'effet qu'elle produisit sur lui, la couleur qu'il lui donna. Trouvaille, donc, chez lui, mais trouvaille hallucinante, et telle pour lui seulement.

Une femme de lettres qui reçut ses confidences, Lou Sallomé, relate ce fait qu'aussitôt l'idée du retour éternel formée en son esprit, il eut l'"appréhesion" qu'elle ne représentât une réalité. Il éprouvait "la crainte de voir se confirmer son hypothèse fatale" ; puis, comme ilne réusssissait pas à en prouver la vérité par des arguments scientifiques, "il sembla délivré de sa tâche d'annonciateur, dont la perspective l'emplissait d'une véritable épouvante" (2). Cependant, cet insuccès n'empêcha pas sa conviction de s'ancrer plus profondément en lui avec le temps et ce qu'il n'avait pu démontrer scientifiquement, il l'affirma désormais mystiquement, comme résultat d'une inspiration intérieure. Aucun des écrivains précités n'éprouva d'angoisse à ce sujet ; lui seul s'en fit un épouvantail.

Par sa révélation de ce grand secret, il allait, pensait-il, bouleverser l'humanité. Il ne la bouleversa pas plus que ne l'avaient fait ses précurseurs. Mais telle fut la fascination qu'il exerça sur ceux qui firent sa gloire après sa mort, vers la fin du XIXème siècle, qu'ils prirent sa pseudo-découverte au sérieux, voire au tragique, alors qu'elle était uniquement justiciable d'un humour à la Schopenhauer.

Examinons donc la conception nietzschéenne du retour éternel.

Et d'abord, qu'est-ce que l'univers, dont on dit qu'il est éternel et infini ? Nul ne le sait. D'aucuns, par un tour de force verbal et savant, ont réussi à accorder le concept d'un univers infini avec celui d'un univers fini. Mais qu'il soit infini ou à la fois fini et infini importe peu quant à la possibilité du retour éternel des choses et des êtres, qui est basé sur le nombre limité des éléments participant aux combinaisons de la substance de l'univers. A un certain moment, toutes les combinaisons possibles doivent avoir été réalisées, formant un cycle, et auparavant l'avoir été une quantité incalculable de fois en d'innombrables cycles absolument similaires. On peut certes imaginer que les combinaisons d'un moment donné arriveront à se reproduire exactement dans la suite du temps, avec, évidemment, des délais de réalisation d'une durée incommensurable. on peut l'imaginer : il n'est nullement certain que cela se réalise ; des facteurs insoupçonnés peuvent y mettre obstacle. D'autre part, la nature même de notre esprit, le fonctionnement déterminé de notre intellect peuvent faire que ce retour éternel ne soit qu'une illusion.

En tout cas, si cela doit avoir lieu dans le laps de temps que nous appelons, relativement à notre présent personnel, l'avenir, cela doit nécessairement s'être accompli dans le passé. Or, si cela eut lieu dans le passé, le Nietzsche de 1844-1900 avait déjà existé. Celui-ci aurait dû se souvenir de lui-même, de son moi en son "édition" précédente d'il y avait des millions ou des milliards d'années. Car est-on soi sans la conscience de soi ? La consicence de soi n'est-elle pas un attribut inhérent à la matière vivante organisée en homme ? Et y a-t-il conscience sans mémoire ?

Or Nietzsche n'a exprimé aucune souvenance d'une sienne existence antérieure. Il a pu écrire - mais ce n'est pas une réminiscence, c'est une image - : " Tout est déjà revenu : Sirius et cette araignée et les pensées à cette heure, et cette pensée qui est la tienne, celle que toute chose revient" (3), mais, non plus que quiconque d'autre, il n'a témoigné qu'il eût la mémorie de sa personnalité à travers le temps. Et c'est là un critérium : la consicence de soi, que je qualifierai en ce cas de "cosmique", est la pierre de touche qui eût permis d'affirmer la réalité du retour, en assurant tout enquêteur de l'unité des Nietzsche successifs.

Mais n'y aurait-il pas là, d'autre part, un gros risque de déception en matière de preuve ? Possédant cette conscience de soi cosmique, qu'aurait pu dire Nietzsche jadis ? Il n'eût pu que rappeler toutes les circonstances de son présent et du passé de son être de 1844-1900, - présent et passé semblables à son passé du grand jadis : dans l'univers à retour éternel, rien de nouveau, puisque tout ce qui revient est exactement pareil à ce qui fut. En quoi il eût fait figure de radoteur. Il n'eût pas même pu nous donner le sensationnel, auquel des esprits à courte vue auraient pu s'attendre, de la prédiction de son proche avenir, de l'avenir de sa vie présente, actuelle, puisque, la connaissance de l'avenir n'étant pas l'apanage de l'homme, il n'aurait pu avoir ni évoquer à aucun moment de son existence de 1844-1900 - condition indispensable cependant pour qu'il s'avérât identique au "lui-même" du grand jadis - le souvenir de son avenir passé au delà du moment de son existence antérieure correspondant au moment d'évocation de son présent actuel.

Des considérations qui précèdent, il réslute que la seule preuve qui puisse être convaincante serait impossible : par là nature même des choses, dans l'hypothèse du retour, la possibilité d'une preuve expérimentale s'évanouit.

Mais, si la consicence de soi cosmique fait défaut à l'homme, - et elle lui fait visiblement défaut, - l'idée du retour éternel n'a plus rien d'effrayant. Nietzsche, évoquant la perspective ultra-lointaine de la reproduction de son être, l'obligation de revivre éternellement sa vie, n'eût pas dû être terrifié. Né à nouveau d'un regroupeement similaire de molécules semblables à ses molécules anciennes, mais ne possédant que la conscience de soi de sa vie actuelle, l'homme serait alors comme un être neuf, inédit. C'est la seule conscience de soi cosmique qui pourrait, dans l'hypothèse de la réalité du retour éternel, relier l'homme présent à son passé cosmique, lui faire dire qu'il est lui encore une fois. Sans elle, il n'y aurait pas lieu de redouter cet avenir, non plus d'ailleurs que de se souvenir avec peine d'un passé "millionnaire", "milliardaire", en considérant par la pensée le côté antérieur du retour au lieu du côté ultérieur.

Sans consicence de soi cosmique, sans mémoire à travers les cycles temporels, vous n'avez pas de moi ressuscités : vous n'avez, au mieux, que des sosies.

Nietzsche, donc, n'a pu fonder sa conception sur l'expérience. Pour qu'elle fût ainsi fondée, pour qu'il y eût eu expérience, il eût fallu que son auteur portât l'empreinte de cette dernière dans une mémoire cosmique qui lui manquait, dans un souvenir de ce passé "milliardaire", dans la conscience de soi à travers les cycles du temps, - en un mot, il eût fallu qu'il se souvînt.

Mnémosyne absente, le retour éternel était une chimère.

Manuel Devaldès
L'unique n°7, janvier-février 1947

(1) En cette question comme en maintes autres, il faut compter avec deux Nietzsche contradictoires. Ainsi il est à remarquer que, dans sa première période intellectuelle, Nietzsche avait émis une opinion diamétralement opposée à celle qu'il a soutenue plus tard au sujet du retour éternel. M. Albert Lévy, dans sa thèse présentée à la Faculté des Lettres de Paris, publiée ensuite sous le titre : Stirner et Nietzsche, dit : "Nietzsche déclare dans son Intempestive sur Schopenhauer considéré comme éducateur que chaque individu n'est qu'une fois au monde : jamais le hasard ne ramènera cette combinaison singulière d'éléments bariolés qui constituent ton Moi. Il a fallu un temps infini pour te faire naître ; il y a dans le monde un chemin unique que personne ne peut suivre, si ce n'est toi : chaque homme est un miracle qui ne se produit qu'une fois". (Nietzsche, Werke, I, 386-388). - (Cité par Albert Lévy, Stirner et Nietzsche, Paris, 1904, p.22).

(2) Lou Andreas-Salomé, Nietzsche, trad. Jacques Benoist-Méchin, p. 260.

(3) La Volonté de Puissance, trad. Geneviève Bianquis, I, § 328.


Vous êtes ici : Le Grenier des Insoumis > L'Unique > Armand : Entretiens à Cœur Ouvert avec les Compagnons de l'Unique