Vous êtes ici : Le Grenier des Insoumis > L'En-Dehors > L'En-Dehors d'E. Armand > Un Néo-Palantien : Profession de Foi…... qui n'en est pas une


Profession de Foi… qui n'en est pas une

Je ne suis pas un révolté, je ne suis pas un résigné, dans le sens où l'on entend d'habitude ces mots. Je n'accepte pas les iniquités sociales qui existent, mais je ne lutte pas pour modifier la Société, sachant bien que, sous une nouvelle forme, les hommes reconstruiront une société aussi inique. Quand un homme veut briser le cercle d'exploitation et de coercition qui l'étreint, je lui tend la main pour l'aider à s'en évader et à repartir sur une autre voie.

Au milieu de toute la foule engluante et puante qui nous entoure, j'essaie d'être le moins possible éclaboussé et de respirer un peu plus haut que les miasmes. Oh ! ce n'est pas toujours facile, parfois je suffoque, il me semble que je vais être submergé. Mais fidèle à moi-même, à ma formule : « ils ne m'auront pas », j'ai, jusqu'ici, toujours réussi à me dégager avant le moment fatal. Et ce n'est presque jamais par une résistance ouverte, par un mouvement de révolte, qui aurait précipité ma perte, mais par une ruse opportune, par une fuite sans gloire. Ainsi, le sourire ironique aux lèvres, je puis regagner l'air pur de mes sommets favoris.

Je sais bien que beaucoup s'écrieront:

« Les forces d'iniquité ont beau jeu avec des gens de ton acabit ! », « Tu n'as donc pas d'amour propre pour capituler ainsi sans combat ! », « Défaite humiliante ! Trahison ! », « Petit bourgeois capitulard ! ». Que sais-je encore ? Lors de mes vingt ans de telles considérations avaient prise sur moi, maintenant, elles ne m'émeuvent plus : j'ai trop observé.

Lutter ouvertement. Au profit de qui ?

Au profit de quoi ? Pas pour le mien, je me suis toujours trouvé mieux de prendre la tangente. Pas pour celui des copains, dont l'intérêt est identique au mien. Pour soi, pour eux, on lutte seulement à la dernière extrémité, quand on est acculé à faire face à la meute. Pas pour celui de la foule, qui finit toujours par être l'éternelle dupe ; quelle que soit l'impulsion donnée. Alors, il ne reste plus que l'intérêt des meneurs ! S'il plaît à des camarades de se battre pour cela, libre à eux, mais à ce sujet mon siège est fait.

Quant à avoir de l'amour propre vis-à-vis de la Société et des choses sociales : eh ! bien franchement non, et non ! Je me fous et me contrefous de l'opinion de mes concitoyens ; ils ne m'intéressent plus. Pendant ma période militante, j'ai eu pour eux de la pitié devant la misère et la déchéance ambiantes, de la révolte devant les injustices et les résignations, de l'intérêt devant les prétendues possibilités d'améliorer conditions matérielles et philosophiques. Puis, m'apercevant que l'exploitation et la coercition existant dans la Société sont le fait de la mentalité des sociétaires eux-mêmes, et que cette mentalité est inhérente à leur nature d'hommes, et indestructible, sinon avec l'espèce, je passai au mépris flagellateur pour ma propre satisfaction, par revanche, par vengeance en somme. Et je m' aperçus rapidement qu'en agissant ainsi j'étais encore dominé par cette chose sociale que je n'aimais plus, que j'allais haïr si je continuais, c'est-à-dire en rester l'esclave, car on est esclave par la haine comme par l'amour. Alors j'arrivai à l'indifférence, à une indifférence lointaine sereine, de temps en temps atténuée par la pitié devant une détresse navrante rencontrée.

Dans ma philosophie j'ai donc éliminé 1a Société (avec un grand S), elle n'existe plus pour moi que comme cadre, comme paysage, et, ma foi, je me défends de ses tentatives d'asservissement et d'assassinat comme je me défends des intempéries ; j'assimile la misère, l'ambiance hostile, la coercition sociale, la guerre, aux gelée, à la pluie, aux inondations, aux ouragans, à la fondre; et mon amour propre n'est pas plus froissé de me mettre à l'abri de la misère que de me mettre, par exemple, à l'abri de la pluie, de fuir devant la prison que de fuir devant 1'inondaltion.

Ainsi, j'ai l'esprit calme et le temps nécessaire pour cultiver mon jardin, mes amitiés, mes amours et mes méditations, j'ai le loisir de transporter mes pénates sur la montagne si la plaine m'est hostile, au-delà des mers si le continent me menace. Et la terre est assez grande et assez généreuse pour abriter et faire vivre la poignée de gens de mon espèce, car nous ne serons jamais qu'une poignée, - et cette constatation est encore une réponse aux geignards et reprochards : que peut avoir à faire la Société de cette poignée d'inadaptés ?

Notre travail devrait être, logiquement, de nous rechercher et de nous épauler, sans nous gêner. Je rêve parfois ainsi d'une jolie chaîne autour du globe : sans trop d'illusions toutefois, parce que je sais que nous participons ainsi que les autres de la nature humaine avec les mêmes travers plus ou moins développés ou refoulés. Mais avec de la tolérance et le respect de la pensée et de la liberté des copains, on doit pouvoir obtenir le maximum et laisser moisir hors de notre cercle la vieille Société. Si cette tolérance et ce respect de ma liberté et de ma pensée n'existent pas, je préfère rester isolé et me débrouiller avec mes seules ressources, dussé-je en crever. - Un Néo-Palantien.

Un Néo-Palantien
L'En-Dehors n°292, mi-mars 1936

Voir l'article d'E. Armand en réponse à celui-ci.


Vous êtes ici : Le Grenier des Insoumis > L'En-Dehors > L'En-Dehors d'E. Armand > Un Néo-Palantien : Profession de Foi…... qui n'en est pas une