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Un Individualiste a-t-il le Droit de se Suicider ?

Réponse à l’enquête lancée par Gérard de Lacaze Duthiers dans l’En-Dehors du 8 août 1925.

Le pouvoir de disposer de soi est et restera toujours l’affirmation la plus haute de l’individualité qui n’ayant pas demandé à vivre, se libère des contraintes que la société ne cesse de lui imposer.

Pour ma part, je ne conçois aucune « morale » qui m’obligerait à prolonger une existence dans un milieu où la libre expansion de ma personnalité ne cesse d’être entravée.

La pensée de Marc Aurèle « Es-tu réduit à l’indignité. Sors de la vie avec calme » s’harmonise pleinement avec ma façon d’envisager le droit au suicide.

Il serait superflu et vain, je pense, que je m’attarde à montrer l’illogisme du jugement que porte la société vouant au mépris le plus profond ceux qui s’échappent de cette vie. Cette condamnation préconçue est des plus arbitraires et ne repose d’ailleurs que sur une foule de préjugés que nous ont légués une éducation et une morale mensongères.

Pourquoi condamner des « irresponsables » qu’un état physique ou moral détermine au suicide ? Quant aux « moralistes » qu’est-ce que cette haute vertu dont ils détiennent jalousement (il faut le croire) le monopole qui les autorise à émettre cette insidieuse prétention de jeter l’anathème sur celui qui quitte l’horrible enfer dans lequel, résigné bien souvent, il a consenti à se consumer petit à petit ?

L’odieuse imposture de « leur morale » la cynique comédie que joue « leur société » ne me paraissent nullement qualifiées pour qu’en leur nom ils se posent en censeurs ; car, non contente de laisser mourir de faim ceux qu’elle a pour mission de protéger, cette monstrueuse société se plaît à envoyer s’entr’égorger au nom des entités les plus diverses et des plus stupides ceux qu’elle devrait élever.

Pères et mères, c’est vers vous que ma pensée se porte ensuite pour condamner l’absurde et mesquine autorité qui conduisit votre ou vos enfants sur le chemin du suicide. Votre conscience est-elle exempte de reproches ? Vous êtes-vous rappelés les réprimandes monstrueuses que vous décochiez à ces cœurs sensibles à qui vous refusiez votre assentiment dans les choix qu’ils s’étaient faits de leurs amours ?

Et vous, potentats corrompus, détenteurs des pouvoirs usurpés qui feignez de ne pas apercevoir la misère criarde qu’engendre l’inégalité sociale du régime présent, ne sentez-vous pas peser sur vous le poids de toutes ces fins tragiques de miséreux s’échappant de « votre société » afin de fuir les affres de la faim ?

Morale hautaine et vile, personnification perfide et fourbe dont sont victimes les naïfs de ce monde qui croient en votre sublimité, vous êtes la grande responsable.

Suicidés : filles-mères abandonnées, amoureux éconduits, détenus qu’une fatalité conduisit sur la route interdite par « nos codes », vous tous, victimes d’un milieu à plat-ventre devant d’insensées idolâtries que ne pouvez-vous ressusciter et vomir vos imprécations contre « notre » lâcheté, « notre » résignation en présence des devoirs mystificateurs.

Habile diplomate autant que perfide institution, afin de sauvegarder son « honneur et sa dignité », la société pousse la fourberie jusqu’à réprouver l’attenta contre soi-même parce que le suicide la condamne.

Mais il est un suicide qui, surplombant tous les autres, se dresse en accusateur devant notre société de tartuffes, c’est le « suicide philosophique », celui auquel G. de Lacaze Duthiers fait allusion dans la question qu’il pose dans l’En Dehors du 8 octobre dernier.

Maintes fois soulevée, la question du suicide philosophique a donné lieu aux plus contradictoires des opinions.

« Que celui qui ne veut pas vivre plus longtemps expose ses raisons au Sénat et, après en avoir obtenu congé, quitte la vie. Si l’existence t’est devenue odieuse, meurs ; si tu es accablé par la douleur, abandonne la vie. Que le malheureux raconte son infortune et que le magistrat lui fournisse le remède, sa misère prendra fin ». Tel était le décret par lequel Athènes avait reconnu « le suicide légal ».

Cette autorisation première est certes superflue, mais c’était là une liberté codifiée que nous sommes loin de retrouver dans les codes actuels et même dans les préceptes moraux chrétiens et rationalistes.

« S’il te plait de vivre, vis ; s’il te déplait, libre à toi de retourner d’où tu viens » écrivait Sénèque ; D’Holbach, dans son Système de la Nature a fait l’apologie de la mort volontaire, et, Littré s’exprimait de la sorte : « Quand un homme expose clairement les raisons qui l’empêchent de vivre et quand ces raisons sont réelles et non pas imaginaires, quel motif y a-t-il de lui dénier la liberté morale telle que nous la concevons, chez chacun de nous » ? Quant à P. Robin, il soutenait que l’homme incapable d’être utile à la société doit disparaître.

Le suicide de M. et Mme Lafargue inspirait à Marcel Sembat ces quelques lignes : « Quelle belle mort : en pleine vigueur, à l’heure choisie partir ensemble avant le déclin. Cette fin me paraît fière et magnifique comme un splendide coucher de soleil. Je ne sais rien de plus noble en ce genre depuis la mort des deux Berthelot. Paul Lafargue n’est mort ni en saint, ni en martyr, ni en héros, ni en désespéré ; il est mort en sage ».

Mes citations pourraient s’allonger encore et je pourrais invoquer des noms tels que Socrate, Condorcet, E. Hureau, L. Prouvost, le lord-maire de Cork, etc., mais je veux conclure.

Le suicide philosophique prête à de nombreuses critiques. Je conviens, pour ma part, qu’il n’est pas une solution et que bien souvent il est le résultat d’un affaiblissement moral et physique chez l’individu qui s’y détermine ; mais à quel titre condamner ceux qui ne peuvent supporter la médiocrité de la vie et la veulerie de la foule ?

L’individualiste souffre davantage de la laideur de notre société. De quel droit l’empêcherions-nous de se libérer ? C’est pourquoi je revendique pour l’individu la libre disposition de sa personnalité, m’insouciant de la prétention de la collectivité qui veut, par je ne sais quel devoir social, le retenir malgré lui !

Hem Day
L'En-Dehors n°67-68 du 15 octobre 1925


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