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Rêve et Réalité

… Je rêve d’une jolie chaîne autour du globe. – Un Néo-  Palantien (fascicule de mi-mars)

Comme notre ami néo-palantien, j’ai rêvé et je rêve encore d’une « jolie » chaîne… de camarades ceinturant le globe, d’un milieu mondial de gens de « notre » espèce, d’une Internationale « d’égoïstes » d’un « monde à part » dans l’universel milieu sociétaire, en état de perpétuelle défense contre les empiètements et les incursions des sous-hommes, des inaffranchis, des inévolués, des partisans conscients ou inconscients de l’archisme, d’une Association où on ne se préoccuperait guère du « social » que pour se défendre contre ses envahissements et sa propension à se mêler de ce qui ne le regarde pas. J’ai rêvé et je rêve encore de cette chaîne de camarades s’ingéniant entre eux à réduire « la souffrance inutile et évitable » à un minimum toujours plus restreint.

Mais à quoi bon cette « Internationale », cette « union » en marge, cette « chaîne » si ses constituants ne sont pas certains d’y trouver « la satisfaction de leurs besoins et de leurs désirs » ? Car il faut en revenir là : ou chacun des membres de cette Internationale rencontrera la réalisation des souhaits qui restent sans écho dans le monde extérieur, ou ce ne sera qu’un chaîne idéologique, ce qui vaut encore mieux que rien.

Je n’ai jamais aperçu de grande différence entre le surhomme de Nietzsche et l’égoïste ou unique de Stirner : pour parvenir à comprendre qu’il n’est pas nécessaire de sa liberté pour conquérir son individualité, c’est-à-dire ne pas se refuser afin de s’affirmer dans l’association volontaire, il faut avoir surmonté en soi l’humain ordinaire ou la bête de troupeau. La bête de troupeau suit un conducteur qui s’impose vers la médiocrité ou le sacrifice irréfléchi. L’unique, lui, ne refuse pas de se sacrifier, mais c’est après réflexion et raisonnement, c’est-à-dire dès lors que de ce sacrifice il retire la compensation permettant à son tempérament, à sa nature, de se réaliser sans réticences.

Quoi qu’on dise ou ergote, il n’y a pas de camaraderie efficace si l’on admet le refus de « consommation » mutuelle. Le refus menace de rompre la chaîne si chère à notre ami, parce que, la réciprocité ou compensation manquant, elle s’avère pesante et toujours plus douloureuse. Lorsque j’écris « consommation mutuelle », « absence de refus », je n’exclus nullement le « sacrifice » en vue d’une action pratique, connue et déterminée à l’avance, susceptible d’un contrat (c’est à quoi se ramène, en somme, notre thèse de la camaraderie considérée comme une « assurance » - ou une garantie – d’ordre volontaire en vue de s’épargner, entre assurés, toute souffrance inutile ou évitable). Je considère donc la fameuse « association des égoïstes » comme une union d’égaux constituant une « entreprise de consommation mutuelle ». Et je réitère : si au sein de cette association, il y a un refus de consommation, à quoi bon s’être associé ? A quoi bon la chaîne ?

Si donc dans cette « jolie » chaîne rêvée par notre camarade, il y a refus de « consommation » mutuelle, de participation à l’effort nécessaire pour satisfaire aux désirs et aux besoins de ceux qui la constituent, elle ne différera du monde extérieur que par les idées. Et ce sera quelque chose, j’y insiste. Et j’estime que jusqu’à la dernière possibilité de résistance, cette chaîne idéologique devra être maintenue. Mais alors ne lui demandons pas d’être autre chose qu’une association d’individus réunis par affinités intellectuelles et s’accordant sur certaines idées, sur certaines aspirations, sur certaines revendications d’ordre momentanément théorique. Il ne faut donc pas s’étonner, dans tel domaine qui vous est particulier, du refus d’un camarade théoriquement d’accord avec vous, si ce camarade, dans tel domaine qui lui est propre, se heurte à des refus, lui aussi. Si nous ne pouvons pas dépasser, entre nous, dans nos relations, le stade de la théorie et de la propagande des idées qui nous tiennent à cœur, demeurons-en là, loyalement, et ne réclamons pas d’autrui-camarade idéologique, d’autrui-théoricien, d’autrui-propagandiste davantage que nous lui donnons nous-mêmes.

E. Armand
L'En-Dehors n°293, mi-avril 1936

Voir l'article original auquel cet article d'E. Armand est une réponse.


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