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Contre le Courant

L'OEUVRE du révolté apparaît encore à certains esprits comme une collaboration avec l'histoire pour réaliser, par une immense érosion du passé, la mise à nu des bases les plus élémentaires de la condition humaine.

Selon quelques mystiques de la pandestruction, le renversement de toutes les institutions, le viol de toutes les conventions morales, la fin de toutes les civilisations existantes seraient à l'ordre du jour depuis quelque deux cents ans. Un formidable travail de nivellement s'opérerait ainsi à travers le monde, balayant les privilèges des « embourgeoisés », et replongeant les nations « vieillies» dans le bain de Jouvence des terreurs sans frein, des barbaries triomphantes, des nomadismes désespérés. Et plus tard, au bout de la Nuit, de ce brassage aveugle et furieux des hordes humaines, de cet excès de souffrance et de déracinement, surgirait, pour une apocalypse de rédemption, la mythique « table rase », l'univers vide, donc intégralement unifié et purifié, sur lequel pourraient être jetés en toute certitude les germes aseptiques de la société nouvelle, indemnes de tout malheur, de toute erreur et de toute corruption. Ainsi finirait en catastrophe et en apothéose l'histoire des hommes. Tout le reste — oppressions et convulsions sociales, guerres et révolutions, famines, épidémies, fascismes et racismes déchaînés, ravages atomiques, cauchemars industriels, réveil et revanches forcenés des peuples de couleurs opprimés par l'homme blanc, réveil et revanche des barbares de l'intérieur et du barbare en chaque être humain — ne seraient que préparatifs et conditions préalables, prologue nécessaire et signe prophétique d'une genèse nouvelle, et d'une mutation inouïe, d'un dépassemen de l'humain. Une création sans souillure, une communion sans limites, une intégration parfaite des êtres à la totalité du Monde et de la Vie, un Bonheur océanique dans la surabondance de tout ; les choeurs d'actions de grâce de la IX° Symphonie survivant (selon le voeu de Bakounine) aux sept plaies d'Egypte, au Déluge et à l'incendie universels pour fêter l'Anarchie retrouvée : tel serait le but, lointain mais infaillible, de notre pèlerinage terrestre ; tel serait l'au-delà glorieux promis aux douleurs des milliards de générations.

Cette vision, dont les origines bibliques et manichéennes n'ont pas besoin d'être démontrées, et qui constitue le lien secret de tant de révoltes métaphysiques trouve son expression moderne la plus cohérente dans une brochure peu connue, de Voline : La Révolution en marche (n° unique de la collection Vie et Pensée), publiée à Nîmes en 1939, et tirée à 1.500 exemplaires presque tous détruits depuis lors. Au seuil d'une guerre mondiale, Voline salue solennellement, dans le nazisme, dans le bolchevisme et dans tous les autres fléaux dont le déchaînement va couvrir la terre de sang et de ruines — les anges exterminateurs du Vieux Monde et les messagers avant-coureurs de la Véritable Révolution sociale. II montre dans la tuerie qui se prépare un élément de la dialectique du progrès, et le triomphe futur de la liberté.

Certes, c'est à cette conception messianique et apocalyptique de la révolution (assez généralement inavouée en raison de son caractère irrationnel) que « l'anarchisme héroïque » dut incontestablement une bonne part de son dynamisme et de son rayonnement ; cependant, un tel « mythe générateur d'énergies » doit, à notre avis, être impitoyablement rejeté de notre passé et de notre propagande comme étranger et hostile aux buts humains que nous poursuivons. Dans le grand débat qui oppose Marx et Proudhon autour des contradictions économiques, il appartenait à Marx de prendre le parti du pire, et de glorifier comme révolutionnaire le « mauvais côté des choses» de façon à enfermer le lecteur dans ce dilemme (?) fameux « La Révolution ou la mort, la lutte sanglante ou le néant, c'est ainsi que la question est posée». Mais il appartenait à Proudhon de tenter au contraire le sauvetage de tout ce qui peut être — et mérite d'être — sauvé. Et tel est bien le rôle à contre-courant que peuvent et doivent assumer les révoltés d'aujourd'hui, dans une époque tout entière orientée par des dirigeants irresponsables vers la destruction sans limite de tout ce qui a vie et valeur en ce monde. Nous avons mieux à faire qu'à «tirer dans le tas», ou «prendre au tas ».

Le temps n'est plus où l'on pouvait concevoir le révolutionnaire comme un accélérateur du cours général des choses, accélérateur spécialisé dans les besognes d'élimination. C'est en contradiction ouverte avec le mouvement général et massif de la société que notre activité se situe et elle consiste à conserver la graine, le levain et le sel de liberté sans lesquels une renaissance, une volte-face, un changement radical d'orientation, une réhabilitation ultérieure de l'espèce humaine seraient impossibles.

Mais qu'on nous entende clairement.

Bien loin d'assumer les responsabilités illuminées d'un messianisme universel (celui de la sainteté ou du crime, celui du sacrifice intégral d'autrui ou de l'auto-sacrifice intégral), nous croyons que l'exemple à proposer, et la tâche à accomplir, consistent dans l'acceptation d'une responsabilité individuelle limitée, quant au sauvetage des valeurs matérielles et spirituelles dont nous nous sentons les gardiens. Celui qui préserve, sur un coin de terre patiemment cultivé, un échantillon familial d'humanité saine et de pensée critique, non seulement sauve le présent individuel dans la mesure de l'envergure charnelle dont l'homme est doué, mais il sert aussi l'avenir de l'espèce et de la planète, que menacent de détériorations irrémédiables tous les futurismes, confortables ou sacrificiels. Les deux siècles qui constituent « l'époque contemporaine » ont fait davantage anti-physiocratiquement (pour détruire l'équilibre vital sur le globe, en saccager les réserves terrestres et provoquer la décadence de la race humaine) que des millions de générations n'ont pu, ou peut-être ne pourront faire, pour améliorer les génotypes humains et les conditions de la vie sur la terre. Crier « casse-cou ! » à la folie, et donner envers et contre tous l'exemple du bon sens, est aujourd'hui la tâche la plus désespérée, la plus dangereuse et celle qui requiert le plus d'intelligence créatrice, de tact et d'obstination. « Ne pas être un assassin », au temps de la bombe atomique, est devenu une vocation assez exigeante, exceptionnelle, pour occuper toutes les forces d'un homme.

A. PRUNIER
Défense de l'Homme n°95, septembre 1956


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