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Pensée Libre

On ne saurait contester l'importance de la « pensée libre » dans l'évolution de la société comme dans l'élévation de l'individu. Mais si on reconnaît que la pensée libre ne peut résulter que de l'éducation, on ne mesure pas toujours les difficultés, parfois insurmontables, qui peuvent s'opposer à son développement.

Répandre l'éducation, c'est vite dit, mais, à pied d'œuvre, on s'aperçoit rapidement que l'on doit travailler trop souvent une matière réfractaire. On dispense des tonnes de savoir et l'on s'étonne de constater que la plus grande partie de l'humanité n'est pas encore capable de raisonner sainement, ni de distinguer ses intérêts les plus vitaux.

On accuse fréquemment les systèmes d'éducation. Le docteur Toulouse pensait « que l'on a tort de donner aux esprits des aliments intellectuels tout mâchés. L'effort de digestion, qui est le plus utile pour la formation mentale, est trop souvent réduit à rien », disait-il.

« La plupart des hommes, écrit Toulouse, passent dans la vie sans rien voir autour d'eux. Ils sont témoins des plus curieux phénomènes de la nature ou de la société et ils ne réagissent pas plus que des automates à ces spectacles.

« La conséquence de cette inertie d'observation est que les hommes restent de grands enfants pour l'appréciation personnelle. On les conduit aisément, on leur impose les croyances les plus irrationnelles. Et dans la vie pratique, ils sont désarmés en face des entreprises des menteurs et des escrocs… »

Toulouse n'oubliait pas, d'ailleurs, les faux aspects de l'intelligence. « Une personne pourra être très instruite, écrit-il encore, graduée dans toutes les Facultés et lauréat de concours supérieurs, possesseur même de chaire et de fonctions éminentes et, avec cela, demeurer un pauvre cerveau. »

Si l'on doit tenir compte de la responsabilité de certains systèmes d'éducation, il faut bien admettre aussi la part d'un déterminisme héréditaire extrêmement difficile à vaincre. Comme il y a des arbres destinés, par nature, à ne jamais produire de fruits, il y a aussi des cerveaux statiques imperméables à cette curiosité d'esprit qui mène à la pensée libre.

J'entends bien que l'on me dira que, rien n'étant absolu, le déterminisme auquel je fais allusion s'affaiblira avec le temps ; on m'opposera que le progrès, indiscutable, ne s'est réalisé qu'avec des heurts, des détours et, le plus souvent, contre la volonté du grand nombre. C'est un fait peu discutable : le progrès, en bien ou en mal, fût souvent l'œuvre de quelques individus seulement. De là on peut conclure, évidemment, que la société peut fort bien poursuivre son évolution sans que les grandes masses humaines y soient pour quelque chose.

Cependant, lorsque l'on considère les effroyables dangers qui, de nos jours, guettent l'humanité, comment ne pas souhaiter un développement beaucoup plus large de la pensée libre, un monde plus éclairé, plus conscient des réalités présentes et des pièges qu'on lui tend.

La lenteur des progrès de l'esprit humain est assez désespérante pour des hommes qui veulent vivre la vie présente et non travailler uniquement à de vaines ébauches de futurs paradis. C'est bien difficile de créer dans le chaos. Nous en revenons donc à la nécessité de déblayer le terrain, d'éveiller l'esprit critique, la pensée libre.

La difficulté est grande. « Il n'est pas possible, dit Herbert Spencer, et, fût-ce possible, il n'est pas désirable de faire entrer des idées précises dans un esprit non développé. » En revanche, l'expérience prouve que les idées les plus rétrogrades finissent souvent par trouver audience dans les esprits les plus évolués, quand elles arrivent à certain stade « d'assentiment national » ou même universel.

La « pensée libre » n'a guère à sa disposition que cette propagande écrite qui eut jadis une si grande efficacité. Son influence est de plus en plus affaiblie par l'emprise de la technique sur la vie moderne. La paresse mentale trouve son compte dans cet insidieux accaparement qu'effectuent la radio et la télévision, dirigées par une organisation d'État qui semble avoir un intérêt capital à truquer les faits et à réduire les idées à une bassesse de « bonne compagnie ». Pour nous, plus que jamais, la lutte pour l'idée libre continuera d'être la lutte contre le courant.

Maurice Imbard
Défense de l'Homme n°136, février 1960


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