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Le Crime, Monopole d'État

Si, ayant un différent avec un de mes semblables, j'entendais laver mon litige dans le sang, l'État interviendrait avec ses institutions appropriées et m'empêcherait de mettre un tel dessein à exécution, ou me châtierait de l'avoir fait au cas où, d'aventure, ses gendarmes arriveraient trop tard.

Cependant, si l'État qui me gouverne se prend de querelle avec un autre État, et s'il entend y mettre fin par la force, non seulement rien ne l'en retient, mais encore il me mobilise pour défendre sa cause, me met entre les mains des armes beaucoup plus redoutables que celles qu'il m'interdit d'utiliser au règlement de mes conflits particuliers et me punit, moi qu'il empêche de tuer mes ennemis, si je refuse de tuer les siens.

En droit strict, c'est là une monstruosité. Peut-on justifier qu'une autorité à l'exercice de laquelle je me refuse à prendre part et dont les motifs sont aussi étrangers à mes intérêts qu'opposés à ma conscience, me contraigne à tuer pour son profit alors qu'elle me défend de le faire pour le mien ?

Remarquez que je n'exprime pas ces réflexions pour revendiquer le droit au duel, qui est absurde puisque, dans un combat singulier, celui qui a les torts les plus graves peut fort bien avoir le dessus, non plus que pour affirmer la prétention de l'individu à se faire justice lui-même. Ces réflexions ne visent qu'à protester contre ce fait contradictoire et révoltant : les États, qui dénient à l'homme la liberté de vider lui-même ses propres querelles, l'enrôlent pour vider les leurs ; et, du droit qu'ils lui confisquent et qu'ils s'arrogent, ils ont fait, à leur seul usage et à leur seul bénéfice, un devoir dont ils l'accablent et dont rien ne peut l'exempter.

Je m'efforce pourtant d'être objectif en face du phénomène État. Je ne professe pas, comme certains, que l'État n'a jamais fait et ne saurait faire que du mal, ni que tout le mal existant vient de lui, ni que tous les problèmes seront résolus une fois l'État supprimé: Non. Tout partisan que je suis d'une société qui se passera de l'État, je me garde d'une opinion si absolue.

Ainsi, je ne reproche pas à l'État américain le racisme qui règne contre les noirs en Louisiane ou dans le Missouri. Ce serait injuste, puisque le gouvernement des États-Unis a tout fait pour le combattre, et qu'il a voté et tenté d'appliquer des lois assurant l'égalité raciale. Si le racisme persiste, s'il est fait échec aux textes et aux mesures ayant pour but de l'extirper, ce n'est pas la faute de l'État, mais celle du peuple, celle des gens du peuple qui exigent qu'un noir ayant souri à une femme blanche soit lynché et qu'un blanc ayant tué un noir soit acquitté et porté en triomphe au lieu d'être pendu comme un assassin.

Les méfaits de l'État sont assez considérables sans qu'on les exagère, et les vertus du peuple sont assez réelles pour qu'on ne craigne pas de lui révéler ses défauts, à moins qu'on n'ait délibérément l'intention intéressée de le flatter.

En Amérique du Sud, pendant la période de pénétration, il y avait généralement trois zones : une zone vierge où les primitifs s'abritaient et fuyaient le contact des blancs ; une zone policée, où les institutions des blancs avaient force de loi ; et, entre les deux, une zone déjà conquise par les planteurs et les pionniers, mais non administrée encore par l'État. Si dure que fût la loi de l'État blanc à l'égard des populations indigènes, elle leur semblait - le jour où son influence s'étendait jusqu'à elles - une protection, une providence, comparée au despotisme des premiers conquérants dont rien ne tempérait l'omnipotence, la cruauté ni l'ambition.

Même quand l'État ne fait que codifier l'esclavage ou l'exploitation de l'homme par l'homme, du moins leur assigne-t-il des limites, ce qui est préférable à l'arbitraire illimité ; et, en de pareils cas, il arrive, tout étant relatif, que l'État joue un rôle bienfaisant. Du reste, comment pourrait-il en être autrement ? Annexant toutes les activités, assumant toutes les tâches, l'État est philanthrope dans le même temps qu'il est meurtrier, et dispense des soins attendris, dans des établissements modèles, aux mêmes gens qu'il fera tuer sur les champs de bataille.

Seulement, s'il ne se réserve pas le monopole du bien, il se réserve celui du mal. Lui seul a licence d'ordonner votre mort et la mienne, de nous enseigner la technique de l'assassinat, de faire que nous y excellions, et d'employer pour lui les talents dont en ce domaine, il nous aura dotés.

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D'où vient que ce drame si amer de l'homme perpétuellement sacrifié à l'État qui fait de lui un cadavre ou un assassin, un assassin et un cadavre, soit passé sous silence, évoqué seulement par une poignée d'inconnus sans influence et à peu près sans illusion, alors qu'il a dévasté toutes les familles du monde et devrait apparaître comme la seule réalité du temps et devenir la hantise de tous les esprits?

Car, en dehors de notre petit cercle d'hommes et de femmes indignés, nul n'en parle ni ne s'en préoccupe et de tous les ténors de la politique, de tous les chantres de la philosophie, nous attendons en vain qu'ils élèvent la voix pour mettre ce problème en bonne place. Appuyés, qui sur la Bible, qui sur le Capital, ou sur toutes autres élucubrations que l'on voudra, ils ne savent entonner que la louange du pouvoir et la justification des États ; et, dans leur casuistique de tartuffes cléricaux ou laïcs et dans leur dialectique de bateleurs bourgeois ou plébéiens, ils ne se condamnent entre eux que pour masquer leur propre ignominie avec la dénonciation solennelle de la turpitude d'autrui.

Que l'on consulte un peu la morale scolaire, la morale religieuse, la morale traditionnelle, et qu'on nous dise s'il existe su monde un État en lequel les valeurs qu'elles exaltent et qu'elles enseignent sont associées à la force. Peut-être en reste-t-il quelque chose dans celui de l'Inde, parce qu'il est encore trop près de ses origines, trop prés de Gandhi, pour que la leçon de ce grand homme y soit tout à fait oubliée. Mais ailleurs? Toutes les capitales du monde sont des champs d'épandage où croupissent des fumiers sanglants qu'on ose appeler des États.

« Prenez le canal, nous vous aiderons», disaient les gens de Moscou aux Egyptiens, et aussitôt d'écraser sous les bombes les Hongrois révoltés ; « Soulevez-vous, nous viendrons à votre secours », susurraient les ondes occidentales aux esclaves de l'Est, et d'aller bombarder les côtes égyptiennes pour sauvegarder la navigation sur un canal que rien ne menaçait et que les opérations destinées à le protéger ont bloqué dès le deuxième jour. « Nous retirons nos troupes de Hongrie », proclament les politiciens russes au moment même où ils envahissent ce pays. « Nous ne bombardons que les objectifs militaires », affirment les Franco-Anglais, répétant un slogan bien connu dont cinq cents villes européennes gardent la trace.

La même loyauté préside à la capture de Ben Bella dans un avion qui survolait la haute mer et qu'on fait prendre en chasse tandis qu'on circonvient l'équipage par radio et à la capture de Maleter à Budapest, reconnu la veille comme « interlocuteur valable » et arrêté le jour même comme contre-révolutionnaire. A Paris, on s'indigne de l'arrestation de Maleter ; à Moscou, de celle de Ben Bella. Joli monde que tout ça ! Belle galerie de faux jetons et de coupe-jarrets ! Et le pire, c'est que les gouvernants qui ordonnent ces actes de trahison et de duplicité, ou qui en profitent et y applaudissent après coup, inaugurent des écoles où l'on prêche la morale, des facultés où l'on enseigne le droit, et justifient des actes d'où morale et droit sont absents par de solennels impératifs tels que la pacification et la dictature du prolétariat.

Ces États ont de graves Sorbonnes, d'augustes Universités, des Palais de la Culture de quarante-cinq étages comme celui que l'U.R.S.S. a offert à la ville de Varsovie et qu'elle rasera peut-être par inadvertance lors de quelque nouveau sursaut du martyre et de l'héroïsme polonais. On ânonne, sous leurs portiques monumentaux, le marxisme-léninisme, ou les prophéties mosaïques, ou l'humanisme gréco-latin, tout un tas de choses sublimes qui deviennent des foutaises dès l'instant où le régime qui les enseigne ne réussit plus à se sauver autrement qu'en tuant des pauvres.

Les aspirants hommes d'État portent déjà en eux toutes les tares du pouvoir qu'ils ambitionnent d'exercer ; et, dans l'opposition ou dans une geôle, ils ne s'en débarrassent pas, au contraire! Ceux qui, au Kenya, ont voulu forcer le destin par la terreur en massacrant des villages entiers, en mutilant des femmes et des enfants ; ceux qui, en Afrique du Nord, tuent des instituteurs et des gardiens de phare, assassinent des voyageurs sur la route, brûlent des fermes et des écoles, à qui obéissent-ils ? Pour le compte de qui accomplissent-ils ces choses épouvantables ? Ils obéissent à de futurs politiciens, ils travaillent pour des aspirants hommes d'État.

Oh ! des gens très bien, la crème des musulmans ou des noirs de haute culture et de bonne société, l'élite des intellectuels évolués, raffinés, distingués... Ça, des intellectuels ? De véritables intellectuels, d'authentiques lettrés, ne mettent pas des spadassins à l'affût pour descendre des professeurs et des médecins. Certes, Kenyatta, au Kenya, n'a jamais ordonné de mutilation ; mais lui et ses pairs auraient pu empêcher les fanatiques de continuer leur horrible besogne seulement, méprisés par les Anglais, ils goûtaient une revanche dans chaque atrocité accomplie et comptaient implicitement sur la multiplication des attentats pour s'élever un jour au pouvoir. Il se trouve qu'au Kenya le terrorisme n'a pas été gagnant : en dépassant les moyens permis, les Mau-Mau ont aussi dépassé le but recherché. Il peut en être de même en Afrique du Nord demain. Car qu'on ne nous fasse pas le coup du terrorisme indispensable : la Côte de l'Or et le Togo ont obtenu l'indépendance sans y avoir recours, et rien ne permet de douter que le problème qui reste en suspens là-bas, celui du Togo camerounais, puisse se résoudre pacifiquement.

Au nom du pouvoir qu'ils détiennent et de celui qu'ils rêvent de conquérir, les hommes d'État se laissent entraîner aux pires horreurs, et n'hésitent pas à qualifier sainte leur cause dès qu'ils l'ont tachée de sang, afin de faire oublier autour d'eux qu'un homme est criminel non pas au centièmes non pas au dixième, non pas même au premier meurtre qu'il commet, mais dés avant de l'avoir commis, sitôt qu'il l'a imaginé et conçu.

Quiconque ambitionne de gouverner le peuple n'a pas d'autre moyen pour y arriver que de lui mentir. Les exceptions — rien n'étant absolu, il y en a, et, je pense à Abraham Lincoln - sont d'autant plus honorables qu'elles sont extrêmement rares.

Reportons-nous une année en arrière, à fin décembre 1956, et supposons qu'un candidat aux élections législatives du 2 janvier suivant, fort avide d'être réélu député et fort désireux de devenir président du Conseil, ait tenu ce langage aux électeurs de sa circonscription :

« Amis électeurs, si je crois un jour former un gouvernement, je mobiliserai des centaines de milliers d'hommes, j'accroîtrai jusqu'à l'énormité les charges militaires, j'enverrai outre-mer la moitié de notre armée et de notre jeunesse. Socialiste, je m'allierai avec les conservateurs anglais contre les socialistes de leur pays. Je brouillerai la France avec ceux qui la respectent, je ferai contre elle l'unité des peuples qu'elle administre, je mettrai le monde à deux doigts de la guerre générale, j'envenimerai les conflits que la paix aurait pu résoudre et, sous prétexte d'éteindre plus sûrement les incendies que la haine alimente, j'attiserai d'autres haines pour en allumer de nouveaux. »

Un candidat qui aurait tenu un tel langage n'aurait certainement pas été élu au scrutin du 2 janvier, ce scrutin lors duquel, vous vous en souvenez, les électeurs furent plus nombreux que jamais à se présenter aux urnes. On jubilait, le lendemain, dans la presse ; «Record de participation au vote battu». Record battu, électeur cocu et politiciens contents. Les politiciens s'étaient fait élire comme Louis-Napoléon Bonaparte se fit plébisciter : en promettant la paix. Ensuite, on a toujours le temps de se retourner. Se retourner, c'est le mot : « Socialiste, élu d'un Front républicain ayant pris pour plate-forme les thèses les plus pacifistes - écrit La Suisse du 15 septembre 1956 - n'a-t-il pas eu (il, c'est notre président du Conseil - note de ta rédaction) le courage de virer de bord quand il s'est trouvé en face de la réalité ? »

Et allez donc ! Un simple particulier qui renie sa parole, qui pactise avec ceux qu'il a juré de combattre; est appelé renégat, escroc et ruffian. Mais si c'est un homme d'État qui accomplit la même pirouette, on lui décerne un brevet de courage. Et lui, de s'écrier : « Jaurès serait fier de nous ! » Ce même Jaurès qui, précisément, donna autrefois une définition du courage devenue morceau d'anthologie. Si c'est avoir du courage que de faire le contraire de ce qu'on a promis, la fidélité a donc cessé d'être une vertu. Et si les hommes d'État ont du courage à ce prix, que dire du courage de ceux qui les supportent ?

« Tout est permis quand on aime.», proclame une chanson de nos vingt ans. C'est vrai ! Tout est permis quand on aime le pouvoir : permis de mentir pour le conquérir, permis de trahir pour le garder. On dépêche mille tanks contre Budapest après avoir promis de l'évacuer ; on envoie trois cent mille hommes contre les Arabes après s'être fait élire en promettant de négocier la paix avec eux.

Plus que la brutalité militaire, jamais excusable, mais quelquefois provoquée, la duplicité électorale ou diplomatique qui la rend possible et qui lui sert d'écran de fumée fait douter de ce qu'on appelle les valeurs morales, qu'on serait tenté de qualifier de grues métaphysiques si tout ne nous révélait l'indigence, l'échec et ta stérilité de ce qui agit sans elles, et le vide bêtifiant et sordide de ce qui en est dépourvu.

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La troisième guerre mondiale a-t-elle commencé ? En sommes-nous, avec l'opération anglo-française en Égypte, à la guerre italienne d'Éthiopie ou d'Albanie ? En sommes-nous déjà, avec l'écrasement de la Hongrie par les Russes, à l'annexion de 1a Pologne par le Reich ? A l'heure où j'écris ces lignes, il ne semble pas que l'embrasement soit imminent : les grandes puissances peuvent difficilement se faire la guerre entre elles, trop occupées qu'elles sont à égorger les petites.

Mais les criminels sont déjà les criminels, puisque les premiers crimes sont commis. Et les chefs de gangs s'observent, se surveillent, en vue du règlement de comptes. Comme ils regrettent, les nôtres, d'avoir trop tôt et trop -complètement désarmé le gang Allemagne, seul capable de tenir tête au gang U.R.S.S. ! Ils se promettent bien, quand ils auront détruit celui-ci - mais quand ?- de ne pas le rendre aussi totalement inoffensif, car le gang Chine se profile derrière, et l'alliance du gang Russe

sera recherchée contre lui, lors de la quatrième guerre mondiale…

Car on en parle. Plus loin que la troisième contre la Russie, beaucoup voient se dessiner la quatrième contre la Chine, le jour où, industrialisée, équipée, puissante sur terre, sur mer et dans les airs, elle ne pourra être vaincue que si elle est prise en sandwich entre un océan Pacifique américanisé et un continent euro-asiatique défendu par une coalition des Slaves et des Occidentaux.

En attendant, dormez en paix, berceaux ! Faites, jeunes gens, des rêves de panache et d'amour ! L'humanité au sein de laquelle vous avez été jetés n'est pas tout à fait sans espérance de gloire, et vous en aurez votre part.

Si tel est l'avenir, on ferait mieux de brûler tous ces catéchismes avec lesquels, en vous les faisant épeler stupidement, on feint de vous donner une éducation. Si tel est l'avenir, il n'y a aucun guide, biblique ou marxiste, qui puisse vous donner une explication de l'histoire ni de la destinée. Si tel est l'avenir, le seul livre est l'Apocalypse, le seul idéal l'Armageddon, et le vrai moteur de l'existence des peuples n'est ni l'économie, ni la religion, ni l'entraide, mais uniquement la force, exprimée par le crime, dont l'État, maître des peuples, s'est adjugé le monopole et réservé l'initiative, et dont à votre tour, et pour votre génération, vous serez les irresponsables exécutants.

Pierre-Valentin Berthier
Défense de l'homme n°97, novembre 1956


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