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L'Homme cet Inconscient

LUNDI… Ouvrons notre « quotidien habituel » comme le conseille Dame Radio. La Circulation routière (Circulation avec une majuscule, car c'est une entité de taille) continue à entasser les victimes sacrifiées sur les autels qu'elle érige à la vitesse. Sis malheureux écrabouillés ici d'un seul coup ; un, deux, trois ramassés là sans connaissance. Bien entendu, nous ne parlerons pas des estropiés, des mutilés, des blessés de toute catégorie. Selon la phrase célèbre : « Ils sont trop .

Qu'on n'attende pas de moi des jérémiades. Mon quotidien habituel excelle dans ce genre de lamentations. Le nombre des accidents mortels dûs chaque année à la circulation routière excède celui des habitants d'une ville importante - ou des malheureux massacrés su cours d'une grande bataille - ou des infortunés fauchés par une de ces épidémies meurtrières qui deviennent de plus en glus rares - et ainsi de suite. Tout cela a été dit et redit. D'ailleurs sans grands résultats. L'application de la peine de mort n'empêche pas qu'il se commette des crimes. La justice, autrefois, était rendue par les anciens aux portes des citée ; aujourd'hui de fringants gardiens de l'ordre la rendent au revers des talus des grandes routes. Le progrès est quand même une belle chose

Comme toujours, il est question de sévir au lieu de se demander les raisons profondes de ces hécatombes.

Elles m'apparaissent de deux sortes.

1°) La conception actuelle du sport qui n'a nullement pour but le développement hygiénique ou esthétique du corps, mais bien d'entretenir chez ceux qui le pratiquent (esprit de compétition, autrement dit une psychose de guerre. Qui sera le premier arrivé, le champion de telle ou telle rencontre sportive ? Considérez un peu avec quelle ardeur, quelle humeur belliqueuse, et parfois avec quelle fureur, associations et clubs luttent entre eux. Il n'est question que de battre le concurrent, de sortir vainqueur de l'épreuve, de triompher de l'adversaire, groupe ou personnalité. Les opposants sont éliminés, forcés de se replier, contraints à la retraite, etc. Je n'invente rien et ce n'est pas ma faute si je me réfère à des textes qui ressemblent à des communiqués de victoire remportée aux un ennemi en déroute. Ce n'est pas seulement en notre « doulce France » que prospère malheureusement un nationalisme sportif. Partout le sport est une préparation à la guerre, un entraînement qui anticipe le passage à la caserne.

2°) L'usager de la route, imbu de cet esprit, fait la guerre. A tout prix il veut dépasser l'usager qui le précède, il accélère sa marche en conséquence, il abattrait 500 km à l'heure s'il le pouvait. Il lui faut triompher des automobilistes qu'il aperçoit devant lui, les dépasser coûte que coûte. Peu importe les conséquences; saisi par une passion folle, il ne se rend pas compte qu'il risque sa vie, qu'il va cesser d'être maître de ses réflexes. Il oublie les obstacles qui vont se dresser devant lui, les arbres, la charrette non éclairée, le dérèglement de sa mécanique, sa propre fatigue, que sais-je encore ? II perd toute conscience du danger qu'il court; il est aveugle, il est sourd… Un choc, des cris déchirants et voilà quelques morts à ajouter à. la funèbre liste quotidienne des victimes de la circulation routière.

Dans la rue peu passante qui borde le logis où je rédige ces lignes, autos et motos filent très souvent, trop souvent à une allure démoniaque. Je me demande ce qui peut pousser à adopter pareille allure cette voiture sur le toit de laquelle s'entassent matelas et ustensiles de camping, Certes, il n'est pas question de revenir aux omnibus à trois chevaux, célèbres par leurs impériales au bas desquelles de vieux bonshommes (pas toujours vieux) guignaient les dessous froufroutants des passagères se hissant sur les marches menant à ces lieux élevés. Les dessous froufroutants ayant disparu, les impériales des omnibus n'attireraient plus cette clientèle vénérable. Au début de ce siècle donc, j'habitais rue Vercingétorix, dans le 14e arrondissement, à Paris, et je me rendais à pied chaque matin rue Turgot dans le 9ème, pour y exercer mon métier de correcteur dans une imprimerie sise en cette rue. Or, j'y arrivais toujours en avance sur ce fameux omnibus qui suivait pourtant un chemin presque parallèle su mien. On se plaignait déjà de la difficulté de la circulation dans la capitale!... On était moins pressé alors et la besogne qui s'y accomplissait valait bien, qualitativement parlant, celle d'aujourd'hui. Dans tous les cas, en ce tempe-là, les véhicules en usage ne se transformaient pas en tombeaux ambulants.

La Société a enseigné à ses membres de multiples disciplines; elle s'est efforcée d'en faire de bons citoyens respectueux des lois qui les régiment, arbitraires ou sensées ; elle leur dispense l'éducation nécessaire pour consentir à abandonner leur temps, leur argent, leur sang, quand ses administrateurs le réclameront, etc. Mais ta Société n'a pas enseigné à l'unité humaine la maîtrise de soi, c'est-à-dire la domination de l'ego sur ses passions, ses préjugée, sur l'agressivité qu'il traîne à la suite de son ascendance bestiale (je ne dis pas animale), car c'est en cette dépendance que réside son inconscient.

La circulation routière cessera d'être pourvoyeuse de l'empire des morts lorsque ceux qui utilisent routes et chemins cesseront d'être possédée par la folie de la vitesse, envoûtés par l'esprit de dépassement, pour ne parier que de ces deux causes d'accidents…

Rappelons qu'il est insuffisant de « se connaître soi-même », - c'est déjà un pas vers la sculpture de son individualité mais si cette connaissance n'est pas accompagnée du « gouvernement de soi-même », elle est sans utilité pratique, à mon avis tout au moins.

En creusant le sujet, on s'aperçoit bientôt que ce n'est pas de la modification ou de la transformation du milieu social qu'on peut attendre la réalisation de la maîtrise de soi. La Société part de la périphérie-milieu social pour aboutir à l'individu-centre. Au lieu qu'il importe de partir de ce centre pour aboutir à la périphérie. Rendu indifférent à sa responsabilité l'individu ne se soucie pas de surmonter ses passions, « se dépasser » éthiquement. Il se repose sur ce que lui inculque l'environnement : la perte de son initiative personnelle au profit du groupe où bon gré, mal gré, il est classé, encarté, enrégimenté ; quand il y a des pots cassés, c'est le groupe qui est censé en recoller les morceaux. Quoi d'étonnant à ce qu'il y ait échec ?

E. Armand
Défense de l'homme n°96, octobre 1956


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