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Proposition pour une Bibliothèque de Campagne

[…]La discussion ci-dessus a abouti à un nouveau site (un de plus) dédié aux vieilles revues anarchistes. Je ne serai pas partie prenante de ce projet : je vois dans le cyberworld un outil dont je me sers largement pour aller chercher des textes, mais me manque toujours la matérialité de l’objet. Il pourra m’arriver de retranscrire un texte qui m’aura particulièrement touché puisque dans ce cas, de toutes façons, je m’attache à lui donner une forme personnelle et je me l’édite. (Lorsque je recueille des écrits sur internet, ils sont tout simplement illisibles pour moi tels quels). Parfois je me le calligraphie (ça, c’est quand vraiment c’est un texte important pour moi !). Je suis une fétichiste du livre, chacunE ses perversions. La mienne est là, je crois au pouvoir fétiche des objets. Ma bibliothèque, c’est ma tête. Beaucoup de mes livres matérialisent mon histoire, comment je me suis construite. Bien sûr il y a eu des rencontres humaines et sensibles, mais mes rencontres livresques ont autant d’importance dans ma vie que mes rencontres avec des personnes : elles me constituent également.

Je nourris, comme semble-t-il d’autres ici, le fantasme du moine copiste, du moine itinérant. Ce fantasme est celui d’un temps où le livre était rare. C’est un fantasme peu démocratique, mais à l’heure où tous nous étouffons sous une accumulation grotesque d’informations, de livres, de journaux, de chaînes de télévision, de sites internet, de conférences, de publicités et publications diverses, qui peut encore sérieusement croire à la démocratisation du savoir ? Nous crevons asphyxiés sous des océans de papier et d’images : le noyé peut-il encore voir la perle noire ou la main qui se tend pour le secourir ? Nous en sommes là.

Dans l’océan de la virtualité, j’entends le ressac des solitudes. Nous voilà, moi et toi et toi et toi, nous voilà, nous et eux, nous voilà, derrière nos claviers, derrière nos écrans. Nous diffusons, nous écrivons, mais derrière tous ces sites, quelles vies, quels échanges, quelles rencontres, quelle intensité ? Dans ce temps de la virtualité, que n’avons-nous pas vécu ? La neige est tombée aujourd’hui, qui a senti sa silencieuse présence ? Qui a enfoui ses mains dans la terre grasse et pétrifiée de gel, immobile sous l’hiver ? Qui a pris le temps d’écouter les chats-huants ?

Je suis une fétichiste des livres parce que j’aime l’odeur de l’encre fraîche, le toucher de la page, la couleur du papier jauni, le bruit délicat des pages que l’on tourne l’une après l’autre, le silence de la lecture. J’aime qu’un livre me demande un effort, j’aime la tenue du corps qu’il exige de moi, j’aime qu’un manuscrit aie du poids, qu’il me faille le poser sur un pupitre et le respecter, j’aime prendre le temps de me déplacer plusieurs fois pour aller le consulter. Un manuscrit ne se lit pas, ne se bouquine pas, ne se feuillette pas, il se consulte. Il demande qu’on l’aie choisi et qu’on se soit donné les moyens de son choix, moyens matériels, moyens temporels, moyens spirituels. Je n’aime pas les livres jetables, vite lus, vite oubliés, je n’aime pas ce qui me fait «passer le temps».

Voilà pourquoi j’imaginais ceci : je pourrais faire une liste de ma bibliothèque et des écrits dont je dispose et je pourrais proposer d’ouvrir ma bibliothèque à dates régulières, suivant des conditions éminemment subjectives. Ce projet serait intéressant si d’autres se mettent en réseau. Nous pourrions imaginer alors nous déplacer d’une bibliothèque à une autre parce que tel ou tel d’entre nous aurait à proposer quelques petits trésors. Il ne s’agirait pas de centres documentaires anarchistes, il en existe déjà dans beaucoup de lieux, ayant tous un fonds plus ou moins commun, il existe également des bibliothèques et médiathèques dans toutes les villes de moyenne importance : nous avons tous accès à beaucoup d’écrits. L’originalité résiderait dans une forme de dépassement du public/privé. Loin de la neutralité des lieux publics, ces «bibliothèques de campagne» seraient chargées de la subjectivité de leurs hôteSSEs, les conditions d’accueil seraient à chaque fois liées à la personnalité des occupantEs du lieu, les conditions de consultation, de prêt, de reproduction également. Pour reprendre quelques exemples de pintor qui avait fait cette proposition il y a quelques temps déjà : les livres ne sont consultés que chez moi, toute personne qui consulte un livre doit écrire un poème à propos de mon chien, je ne prête qu’à des gauchers. .. On pourrait en ajouter d’autres, chacunE ayant à fixer ses propres modalités.

Sur le site dont il est question ici, au départ, il pourrait y avoir une rubrique «bibliothèques de campagne», qui permettrait d’avoir une liste des ouvrages par bibliothèques (livres, revues, publications diverses, chacunE choisissant les ouvrages qu’il aurait envie de proposer mais devant engager quelque chose de l’autoportrait... Il pourrait même y avoir des ouvrages «secrets» qui ne seraient divulgués que face à face.)

En ce qui me concerne, c’est un projet que j’avais déjà avec d’autres ici : je vais continuer d’avancer sur ma «bibliothèque de campagne» avec quelques amiEs et je décrirai ici les modalités de fonctionnement de ladite bibliothèque.

Qu’en pensez-vous ?

Un petit bout de ma bibiothèque pour dessert :

Ce que nous avons entrepris ne doit être confondu avec rien d’autre, ne peut pas être limité à l’expression d’une pensée et encore moins à ce qui est justement considéré comme art.

Il est nécessaire de produire et de manger : beaucoup de choses sont nécessaires qui ne sont encore rien et il en est également ainsi de l’agitation politique.

Qui songe avant d’avoir lutté jusqu’au bout à laisser la place à des hommes qu’il est impossible de regarder sans éprouver le besoin de les détruire ? Mais si rien ne pouvait être trouvé au delà de l’activité politique, l’avidité humaine ne rencontrerait que le vide.

NOUS SOMMES FAROUCHEMENT RELIGIEUX et, dans la mesure où notre existence est la condamnation de tout ce qui est reconnu aujourd’hui, une exigence intérieure veut que nous soyons également impérieux.




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